« Le cœur de tous mes travaux, c’était rendre justice aux victimes. Je me bats pour plus jamais ça. »
Plus jamais ça ! Ce n’est pas une formule, mais un besoin viscéral.
C’est là que se tient toute la cohérence de Muriel Salmona : dans ce double mouvement, rendre justice aux victimes et leur permettre de retrouver le chemin de la vie.
Un combat qu’elle mène sans relâche. Malgré les attaques et les trahisons, elle ne dévie pas de son but : que la France, la population, les institutions cessent de classer les violences sexuelles dans la catégorie des faits divers et de l’exception.
Les violences sexuelles ne sont pas des faits divers
Muriel Salmona le répète depuis des décennies :
« Les violences sexuelles ne sont ni des faits divers ni des violences comme les autres. »
Encore moins quand elles sont subies dans l’enfance, qu’elles sont répétées dans le temps, qu’elles laissent l’enfant en contact avec l’agresseur, que l’entourage ne voit rien ou ne veut rien savoir, que la domination s’impose et avec elle les transgressions les plus absolues, les abus de pouvoir, la loi du silence, la culture du viol, l’impunité des auteurs, le manque de formations spécifiques des policiers, des juges, des psychologues, des médecins.
Les violences sexuelles faites aux enfants sont extrêmement traumatisantes, assimilables à de la torture, et ont de graves conséquences à long terme sur leur santé physique et mentale. Ces conséquences sont décrites dans toutes les publications de recherches internationales (Felitti, 2010 ; Hillis, 2016 ; Chen, 2017).
Ce sont les violences entraînant le plus de psychotraumatismes, avec un risque d’être à nouveau victime tout au long de sa vie.
Avoir subi des violences sexuelles dans l’enfance est le premier facteur de risque de mourir précocement, de se suicider, d’avoir des dépressions à répétition, des troubles alimentaires, des conduites addictives, des troubles cardio-vasculaires, immunitaires…, de se mettre en danger, de subir à nouveau des violences ou d’en commettre (ACE, 1998, 2010), en plus des altérations neurologiques et des conséquences sur la santé physique et mentale, connues depuis trente ans, qui pourraient être évitées si les victimes étaient protégées et soignées.
Les violences sexuelles renforcent les inégalités et les discriminations.
Elles sont également un important facteur de risque de précarité, d’arrêt de travail, de reconnaissance de handicap, d’invalidité, d’exclusion sociale, de période sans domicile fixe et de situations prostitutionnelles (MTV/Ipsos, 2019).
On sait que 70 % des personnes en situation de prostitution ont subi des violences sexuelles dans l’enfance.
« C’est normal d’aller mal quand on a subi des violences. C’est normal que les troubles et les conséquences des psychotraumatismes empirent si on ne protège pas les victimes, si on ne les soutient pas, si on ne les aide pas, si on ne les prend pas en charge et si on ne traite pas leur mémoire traumatique notamment. »
Quand la mémoire traumatique condamne à la survie
La mémoire traumatique est produite par un système de protection qui bloque l’intégration des souvenirs traumatiques pendant des mois, des années, voire des décennies.
Si chaque histoire est singulière, si le choc de l’effraction résonne différemment dans chaque corps et fissure inégalement chaque cerveau, les conséquences psychotraumatiques, elles, sont normales et universelles.
C’est un symptôme retrouvé chez toutes les victimes de traumatismes graves.
Une bonne prise en charge des victimes de violences sexuelles suppose la capacité à identifier, protéger, comprendre et traiter cette mémoire traumatique.
Pour Muriel Salmona, c’est le cœur du travail thérapeutique.
Du stress au trauma : quand l’effroi fait effraction
Là où une situation peut créer du stress et des angoisses, un trauma crée une effraction et un effroi.
Là où le stress peut être comparé à un coup de poing qui déforme et provoque des hématomes, le trauma a l’effet d’une grenade dégoupillée qui pénètre et explose l’espace mental. Là où le premier abîme mais laisse entier, le second fragmente et anéantit.
Là où le cerveau peut réguler le stress et un bleu se résorber, face à l’effroi, le cerveau s’éteint et l’expérience se cristallise.
Les circuits de la pensée, des émotions, du langage et de la mémoire se coupent. Le sujet ne peut plus ni parler, ni réagir, ni se défendre.
Le trou noir de la dissociation traumatique
Il est anesthésié, plongé dans un néant qu’il ne peut relier à rien. C’est le trou noir. Le blanc. Le vide.
C’est la dissociation traumatique. Il y a une disparition complète de toute activité psychique.
Alors que le langage est le propre de l’homme, il fait pendant un moment l’expérience soudaine, violente et douloureuse de la déshumanisation. Selon l’expression de François Lebigot, il rencontre « le réel de la mort ».
Cette expérience ne s’efface jamais. Elle va s’incruster et durer.
Quand l’expérience ne peut pas s’intégrer à la mémoire
Si une séparation ou la perte d’un être cher laisse un souvenir douloureux, ce souvenir est destiné à évoluer, à perdre de sa charge anxieuse, voire à subir un refoulement. Il va être retravaillé en permanence et s’intégrer dans la mémoire autobiographique.
Dans l’expérience traumatique, l’activité psychique étant interrompue, tout ce qui a été vu, entendu, senti, goûté, ressenti lors du trauma se cristallise à l’état brut dans une zone refoulée, inaccessible à la conscience.
C’est englouti sans être traité par le langage ou la mémoire.
La mémoire traumatique : une machine à remonter le temps
Il suffira que quelque chose, dans une situation, se rattache à l’évènement traumatique — un endroit, une date anniversaire, une couleur, une sensation, une musique, une odeur, un film, etc. — et la mémoire traumatique se réveillera.
« Elle s’apparente à une bombe à retardement prête à se déclencher à tout moment. »
Cela transforme la vie en un terrain miné.
Il en va de même des phrases assassines de l’agresseur et de sa mise en scène, qui ont pu créer de la honte, du mépris, un sentiment d’indignité, de la culpabilité — c’est de ta faute, etc.
Tout cela colonise la victime, la hante et l’empêche de vivre.
« La mémoire traumatique est le symptôme le plus spectaculaire. »
La victime peut replonger à tout moment dans ce qu’elle a vécu, c’est-à-dire refaire l’expérience du réel de la mort, parfois trente ou quarante ans après.
C’est ce qui la pousse à développer des stratégies de survie.
Les stratégies de survie : évitements et conduites dissociantes
Les victimes qui doivent survivre seules aux violences sexuelles, en proie à une dissociation traumatique qui les anesthésie et les rend fréquemment amnésiques, et à une mémoire traumatique qui leur fait revivre à l’identique les violences et les mises en scènes dégradantes et colonisatrices de l’agresseur, sont condamnées à développer des stratégies de survie épuisantes pour y échapper.
Il y a deux stratégies principales.
Les conduites d’évitements
Votre vie est un terrain miné alors vous évitez des lieux, des situations. Vous vous enfermez dans votre bulle, vous ne supportez plus le stress, les conflits, les changements. Vous contrôlez tout.
Les conduites dissociantes
Et quand vous ne pouvez pas éviter les situations, vous passez aux conduites dissociantes pour vous anesthésier : vous prenez de l’alcool, de la drogue. Ou vous vous mettez suffisamment en danger pour faire monter le stress jusqu’à disjoncter comme lors du trauma (conduites à risque, troubles alimentaires, brûlures, scarifications, violences…).
Les symptômes traumatiques qui vont avec
Les sensations stockées dans la mémoire traumatique sont à l’origine de ces stratégies et de tous les symptômes traumatiques qui vont avec :
Symptômes d’évitements : cauchemars de répétition, flash-backs, réminiscences, phobies, hyper-contrôle fatiguant et handicapant ;
Symptômes d’hyper-activité : troubles de la cognition et de l’humeur, stress permanent, insomnies, hyper-vigilance ;
Symptômes dissociatifs : absence, sentiment d’étrangeté et dépersonnalisation, conduites à risque et addictives.
Parmi les victimes, 15 % ont présenté des hallucinations auditives, visuelles, sensitives et 10 % ont vécu des épisodes qualifiés de « délirants. ». La moitié a fait des tentatives de suicide. (Enquête « Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte », IVSEA, 2015)
Quand les symptômes sont minimisés, banalisés ou mal étiquetés
Des symptômes et des signes de souffrance qui caractérisent un état de stress post-traumatique (selon le DSM-5, bible de la psychiatrie publiée par l’Association américaine de psychiatrie), mais qui sont souvent minimisés ou banalisés, mis sur le compte de l’âge (adolescence), du sexe féminin (hystérie), de la personnalité, ou à l’inverse dramatisés et étiquetés « psychose maniaco-dépressive » ou « schizophrénie » — comme les manifestations de la mémoire traumatique confondues avec des troubles hallucinatoires, ou les troubles dissociatifs post-traumatiques.
Plus de 70 % des patients suivis en psychiatrie ont été exposés à des situations traumatiques, le plus souvent des violences et maltraitances graves, le plus souvent dès leur enfance, sans que, pour la plupart d’entre eux, les conséquences psychotraumatiques ne soient prises en compte par les psychiatres (Fossard et al., 2018, 2020).
70 % de la psychiatrie est de la traumatologie !
Psychotraumatologie : un manque de formation alarmant
C’est à la fois inimaginable et alarmant.
Alors que les psychotraumatismes sont intégrés dans la classification internationale des maladies (CIM-11) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et reconnus comme un problème majeur de santé publique, en France, en 2022, il n’existe toujours pas d’enseignement spécifique sur la victimologie et la psychotraumatologie pendant les études médicales.
Cela veut dire qu’aujourd’hui les professionnels de la santé sont très peu nombreux à être formés spécifiquement, que les troubles psychotraumatiques et la prise en charge des victimes de violences et de leurs psychotraumatismes ne sont toujours pas enseignés, sauf exception, dans le cadre des formations initiales et continues.
Il y a très peu d’offres de soin alors qu’il s’agit d’un véritable problème de santé publique.
L’internat face au choc de l’internement
Mon internat en psychiatrie a été un traumatisme.
Ces blouses ouvertes laissant les fesses des patients à l’air, l’absence de considération de l’humain, les hurlements, les enfermements, les contentions, les atteintes à la liberté, et surtout l’absence de soins portés au corps. On laissait des patients avec des maladies qui évoluaient sans rien faire.
L’individu était une « sous-personne ».
Les médecins se réunissaient, échangeaient sur les théories psychanalytiques et entretenaient de grands débats intellectuels, mais ils ne voyaient jamais les patients.
Contrairement à mes collègues, j’étais passionnée par la médecine, je m’occupais et me préoccupais de mes patients au niveau médical.
Un internement est une expérience choc. Elle vient se rajouter au choc du trauma.
Ma force, ça a été d’être indépendante. En m’installant, j’ai pu faire ce que je voulais en dehors du système. Grâce à l’avènement d’internet dans les années 2000, il y a eu un partage des recherches. J’en ai bénéficié. Des psy américains diffusaient tous les travaux, les références. Pour celui qui voulait élargir ses connaissances et changer de point de vue, tout était à disposition. Nous n’avions plus à passer par le côté universitaire où tout est verrouillé.
Nous pouvions sortir des seules théories freudiennes.
Un patient ne se réduit pas à ses symptômes, pas plus qu’il ne les fabrique.
Beaucoup sont dus aux violences subies.
Non, les patients ne fabriquent pas leurs symptômes !
Certains psy continuent à penser que les patients fabriquent leurs symptômes. Qu’ils en sont responsables même. On va jusqu’à retourner ces symptômes contre les victimes : elle ne s’est pas défendue, elle n’a pas dit non, elle n’a pas porté plainte, elle exagère.
Pourtant, la sidération, la paralysie, les images intrusives (hallucinations, cauchemars, fantasmes…), les voix dans la tête, les troubles anxieux, les phobies (foule, transport en commun, peur la nuit…), les angoisses (attaque de panique, prise de parole), les crises de boulimie ou l’anorexie, les scarifications, les insomnies, les dépressions qui poussent à manger des anxiolytiques, les addictions qui poussent aux drogues et à l’alcool, les comportements sexuels inappropriés, les grossesses précoces, les plaintes somatiques (céphalées, torticolis, herpès…), la tendance à l’isolement, l’indifférence, le repli sur soi, l’irritabilité, l’agressivité, les tentatives de suicide… la victime de violences graves ne les crée pas.
La victime de violences graves ne les crée pas. Elle subit ces symptômes.
Malgré tout, trop souvent les patients se retrouvent avec des diagnostics erronés et des soins uniquement symptomatiques. Dites à un psychiatre que vous avez des voix récurrentes dans la tête et il aura du mal à résister à la tentation de diagnostiquer des hallucinations. Si le psychiatre n’est pas suffisamment formé, il donnera des neuroleptiques ou proposera une hospitalisation. Parfois, les médicaments entretiennent les traumas.
Les symptômes sont les signes que l’appareil psychique blessé se défend comme il peut en attendant que la mémoire traumatique se lève.
Il faut être capable d’identifier la mémoire traumatique et la traiter, sans tomber dans le piège des prescriptions d’anxiolytiques, d’antidépresseurs ou de neuroleptiques en première intention. C’est facile de rédiger une ordonnance. Parfois, les médicaments font plus de mal que de bien.
La psychopédagogie : première étape du traitement
« Comprendre, c’est la première étape du travail. »
Il s’agit avant tout de donner des clés de compréhension aux victimes. Comprendre ce qui nous arrive, ce que l’on traverse, pour décrypter nos ressentis, nos pulsions, nos fantasmes, nos comportements.
C’est facile d’expliquer les choses. C’est rapide. Et ça change tout. C’est l’objectif de la brochure publiée par l’Association Mémoire Traumatique et Victimologie. (Brochure accessible sur le site.)
Ça rend une première justice. Ça donne une grille de lecture. C’est primordial.
À la fois pour sortir des multiples croyances que l’on a sur soi (mésestime de soi, manque de confiance, peur de ses propres pensées, de ses sensations, de ses comportements, peur d’être folle ou pas comme les autres, sentiment de culpabilité et de honte, sentiment de ne pas être capable, pas à la hauteur, pas « assez »…) et pour permettre de s’orienter vers un parcours de soins adapté et holistique.
Une meilleure compréhension des symptômes permet de donner du sens, d’élaborer, d’éviter les conduites dissociantes, de comprendre tout ce que l’agresseur a déposé en nous et de se déconnecter de tout ça.
Des prises de conscience mentales, physiques et émotionnelles
Cela passe par des prises de conscience mentales, physiques, émotionnelles. C’est parce que des impressions sensibles nous colonisent que l’on se sent méprisable, laide, grosse, bête, incapable, pas à la hauteur… Comme si on ne valait rien. Comme si notre vie ne valait rien.
C’est l’agresseur qui a mis ça en scène.
Le traitement de la mémoire traumatique est essentiellement psychothérapeutique. Il nécessite un climat de grande sécurité.
La colonisation : du venin au cœur de la mémoire traumatique
Colonisation. La formule de Muriel Salmona est extrêmement puissante. À double titre.
D’abord, parce qu’elle dépeint au plus juste comment, dans la confusion créée par le choc de l’agression, l’agresseur pénètre dans le corps et le psychisme de la victime, à l’instar d’une puissance étrangère qui envahit un territoire, abolit toutes les frontières et met sous tutelle des colonisés.
La victime est pétrifiée à la fois par l’intensité et la soudaineté de la situation qui surgit. Elle a un sentiment de perte de frontière, avec l’impression de devenir la situation.
Les mots assassins, les gestes brutaux, les intentions meurtrières du colonisateur pénètrent son monde intérieur et se répandent comme une goutte de sang dans un verre d’eau. Plus les violences sont répétées, plus la victime est jeune, sans soutien psychologique, sans relation sécurisante, sans parole possible, plus elle devient captive d’un système qui fait le socle des symptômes post-traumatiques.
Une formule qui remet les choses à l’endroit
La force de cette formule tient surtout à ce qu’elle donne enfin aux victimes la conviction qu’elles ne sont ni différentes, ni mythomanes, ni folles, ni coupables. Pas plus qu’elles n’ont été négligentes ou consentantes.
« On les a colonisées. Il faut remettre les choses à l’endroit. »
La décolonisation : au cœur du travail thérapeutique
« C’est le cœur du travail thérapeutique. C’est ce que j’appelle l’enquête. C’est un travail de recherche sur soi qui ne peut se faire que dans un climat de grande sécurité. »
Cela prend du temps.
Il faut faire le tri entre ce qui nous appartient — nos propres pensées, nos émotions, nos désirs, nos fantasmes — et ce qui nous colonise — les fantasmes de l’agresseur, sa violence, ses phrases assassines, sa haine, son mépris, sa perversité, sa honte, ses mises en scène…
Faire le tri entre ce qui nous appartient et ce qui nous colonise
Au moment où on est confronté à une situation, si l’on ressent de la culpabilité, de la honte et de la haine envers soi alors qu’il n’y a aucune raison objective, c’est peut-être que ces émotions ne sont pas les nôtres. Mais que l’on est colonisé par la mise en scène culpabilisante et méprisante de l’agresseur, par sa haine, par sa violence.
Il faut chercher à comprendre ce qu’on ne comprend pas au moment d’un trouble et faire des liens avec ce qu’a dit ou fait l’agresseur.
« C’est comme ça que l’on remet les choses à l’endroit, en déminant le terrain psychique. »
Cette compréhension de ce qu’est la colonisation permet de se libérer.
Se rassembler et se restaurer
Peu à peu, la personne fait le tri entre ce qui lui appartient et ce qui ne lui appartient pas. Les résidus traumatiques perdent du terrain et la personne réintègre un corps qu’elle avait déserté.
Le corps est le lieu de toute la mémoire traumatique.
Enfin, on se retrouve. On est quelqu’un. On se découvre. L’étape de l’enquête est une recherche entre la vérité et la cohérence interne.
« Le trauma a tout fait éclater. Il faut tout rassembler ensuite. C’est ça le travail thérapeutique. Se rassembler et se restaurer. »
On restaure la personne telle qu’elle est.
De la décolonisation à la restauration de soi : retrouver le chemin de l’unité
À travers son association « Victimologie et mémoire traumatique », ses travaux, ses formations, ses milliers d’heures de bénévolat, ses prises de parole, ses interviews, ses livres, Muriel Salmona pallie les carences d’une société aussi indulgente à l’égard de la pédocriminalité que négligente dans son traitement médical et judiciaire.
La première chose qui saute aux yeux quand on s’assoit en face de Muriel Salmona, c’est qu’elle regarde les victimes autrement.
Non pas comme des « malades » qu’il faut gaver de neuroleptiques, ou des « fabricants de faux souvenirs » dont il faut remettre la parole en doute, mais comme des personnes programmées à se maintenir sur le circuit de la peur.
À cause de leur mémoire traumatique, la mort est potentiellement présente au coin de la rue, derrière une porte ou dans une cage d’escalier.
En éclairant les chemins qui mènent du côté de la vie, elle les aide à retrouver l’unité.
Restaurer l’unité : une quête de vérité, de cohérence et de sens
Un viol, c’est un acte qui porte en lui la volonté de dégrader, de dominer, d’exploiter, de soumettre, de détruire. C’est d’une violence extrême. Ça fait basculer la vie et la vision du monde. Ça vous réduit à l’état d’objet insignifiant que l’on peut piétiner.
« Ça brise l’unité. L’unité ne revient pas comme ça. »
C’est un travail de restauration. Il faut être patient, méticuleux, rigoureux. Ça prend du temps. Mais c’est possible.
J’ai vu des chemins remarquables. Les patients en parlent comme une révélation, une sensation d’harmonie, un sentiment d’appartenance au monde. Quelque chose qui est de l’ordre de la totalité.
Des éclats d’harmonie
J’ai beaucoup travaillé sur l’art et ce que cela pouvait générer : la cohérence, l’harmonie, la vérité.
« Je ressens l’art comme des éclats d’harmonie. »
Tout à coup on rentre dans quelque chose qui résonne et qu’on ne peut pas totalement décortiquer intellectuellement. Ça va au-delà. C’est une sorte d’émotion pure.
On est enfin débarrassé de la boue qui était partout en nous. Quelque chose surgit. Un éclat de soi.
On devient l’enfant qu’on n’a pas été. On retrouve la joie et la spontanéité.
C’était la sensation d’une patiente : « commencer sa vie ». Elle vivait la vie qu’on lui avait volée.
« Tout au long de ce chemin, on travaille beaucoup sur la quête de sens. Le sens qui a été piétiné, que le système agresseur a essayé de briser, on le retrouve. On retrouve le sens et l’unité. »
La force de vie chez les traumatisés
Dans la Kabbale, il y a l’image d’un vase brisé en milliers de petits morceaux : le tsimtsoum. On dit que chaque être humain est porteur, à travers son morceau, de l’unité du monde. Le but, c’est de reproduire cette unité.
Cela illustre parfaitement le processus thérapeutique de restauration de soi et la force qui nous porte pour y parvenir.
Il y a quelque chose qui nous soutient, qui est au-delà des concepts théoriques, intellectuels.
« Il y a une force de vie chez les traumatisés. »
Ils ont une obsession à comprendre, à chercher, à trouver la vérité. Cette quête de vérité et de cohérence est un travail phénoménal qui donne une acuité dans les relations et dans sa perception du monde.
On ne peut rien effacer
Bien sûr, même si des vendeurs de rêve nous invitent à croire que l’on peut effacer des souvenirs, oublier le passé, on ne peut rien effacer.
L’évènement a eu lieu. Il est inhumain, cruel, dégradant et on ne peut pas l’extirper. Il est là, au fond de celui qui a vécu cette expérience. On ne peut pas faire comme si ce n’était pas arrivé.
C’est comme dans notre histoire, il y a la Shoah. Elle est là. Inscrite dans nos livres d’histoire, dans nos mémoires et dans la mémoire collective. Nul ne peut la gommer. Encore moins ceux qui y étaient.
Ce que l’on peut, c’est traquer les mystifications des agresseurs et d’une société complice, faire éclater la vérité et faire en sorte qu’il n’y ait plus de mémoire traumatique.
« Ça, c’est possible. Et c’est déjà énorme. »
Il faut être aussi prudent avec les promesses que l’on fait. De la même façon, il faut être prudent avec les personnes que l’on pense résilientes.
Certaines victimes plus résilientes que d’autres ?
Toutes ces victimes que l’on appelle « résilientes » ont dû développer des efforts considérables pour contrôler et masquer leur souffrance, pour s’anesthésier sans que cela ne se voie, avec la sensation douloureuse de jouer un personnage, d’être terriblement seules et de vivre avec la sensation que tout peut s’écrouler à tout moment.
« Beaucoup de résilients sont en réalité des personnes dissociées qui, à force de subir le retour de la mémoire traumatique, ont fini par vivre à côté d’elles-mêmes. La dissociation passe alors pour de la résilience. »
Le masque cache le trauma.
Il faut rentrer dans l’intimité d’une personne pour discerner ce qui relève de l’adaptation et ce qui relève de la résilience.
Quand la dissociation passe pour de la résilience
« Être résilient, c’est être pleinement humain. C’est avoir pleinement accès à toutes nos émotions. Être là debout, plein de soi, de son humanité, être vivant. »
C’est pouvoir être touché et s’effondrer momentanément parfois, mais remonter. C’est savoir jongler avec sa vulnérabilité.
Cela n’est pas le cas pour une personne dissociée qui s’enferme derrière une armure, sur qui tout semble « glisser », qui semble être indifférente à tout, pouvoir tout supporter.
Pour elle, le chemin sera d’autant plus difficile qu’elle a été résiliente mais dissociée. La résilience fait partie de son identité.
On la voit résiliente. On la croit résiliente, forte, invulnérable.
Mais à l’intérieur, ça tremble, ça souffre, ça se prend tout de plein fouet.
Il s’agit alors de sortir de la dissociation. Cela arrive quand les parcours thérapeutiques sont tardifs. On se prend tout de plein fouet. D’une certaine manière, rien n’avait été traité.
Et le pardon dans tout ça ?
Comme beaucoup de victimes, j’ai longtemps pensé remercier ma mère de m’avoir permis de faire tout ce trajet avec ce qu’elle m’avait fait. Mais j’ai évolué. Je pense que j’étais encore dissociée en essayant d’amoindrir l’horreur que j’avais vécue.
J’ai mis du temps malgré mes compétences et mon expertise. Mais quand je vois mes petits-enfants, leurs capacités immenses, tout ce qu’il est possible de stimuler, d’encourager, de valoriser chez un enfant… quel gâchis. Nous, on nous a enlevé cette chance. C’est d’autant plus monstrueux de faire ça.
« Arrêtons de chercher en toute chose le côté positif. Parfois, il n’y en a pas. »
Sur la question du sens et du pardon, je rejoins personnellement Alice Miller, celle qui a inlassablement témoigné de la souffrance de tous les enfants battus, terrorisés, humiliés, abandonnés :
« Nous devons nous débarrasser de l’état de confusion intérieure du petit enfant, qui résulte de son effort pour se résigner aux mauvais traitements et leur trouver un sens. En tant qu’adultes, nous pouvons nous en affranchir et aussi apprendre à saisir de quelle manière, dans les thérapies, les principes moraux entravent la guérison des blessures…/… Nous n’avons nul devoir de gratitude envers des parents qui nous ont maltraités, encore moins celui de nous sacrifier pour eux. »
Alice Miller, Notre corps ne ment jamais
Mieux vaut vivre consciemment la déception, le chagrin, la colère, la douleur, la peur, la haine et tous les sentiments dits négatifs que nous inspirent les actes barbares de nos agresseurs, fussent-ils nos parents, plutôt que de les réprimer et de les refouler au nom d’une morale destructrice.
Les sentiments ne tuent pas.
Le prochain projet de Muriel Salmona ?
Donner les moyens à des petits garçons de ne pas devenir des agresseurs. De se décoloniser des violences enregistrées.
Je cible les jeunes enfants qui ont déjà fait des passages à l’acte. On les remet à l’endroit et on les voit s’épanouir. Des enfants qui ressemblent à « Orange mécanique », qui sont inquiétants et que l’on parvient à repêcher.
« On peut en repêcher beaucoup. »
Le prochain livret spécifique édité par l’Association Mémoire Traumatique et Victimologie portera sur cette mémoire traumatique colonisatrice et sur l’identification de cette mémoire :
« Tu n’es pas ça. Tu n’es pas réductible à ça. Il ne faut pas laisser ça s’installer. »
Plus on va reconnecter les gens à ce qu’ils sont profondément, avec l’essence humaine, plus on pourra éviter les violences.
Une société qui valorise la loi du plus fort, c’est une société qui apprend aux enfants à faire entrer des roses dans un vase à coups de marteau.
Leurs âmes, prisonnières d’une mémoire traumatique, peinent à retrouver le chemin des parfums.
Mais croisez sur la route un « nez », marchez suffisamment longtemps à ses côtés et vous retrouverez le plaisir et la joie de respirer le parfum de la vie.
Merci Muriel Salmona pour ce moment partagé et tous ces éclats de vous-même.
Votre parcours, votre combat, votre humanité sont des petits cailloux que tous les enfants victimes de violences peuvent suivre avec l’espoir de retrouver un jour leur unité.
Valérie Pharès Psychopraticienne
Version initiale de cet entretien publiée dans DAPAT Magazine n°4, juin 2023. Texte largement remanié, enrichi et actualisé en 2026.
Ce texte fait écho à ce que vous traversez ?
Je reçois en consultation à Gasny, à Boulogne-Billancourt et en visioconférence. Un premier rendez-vous permet de faire connaissance et de préciser ensemble votre demande.
Les mille et une nuits de 7,4 millions de français
26/08/2026
Une goutte de sang pénètre dans un verre d’eau pure, se dilue brutalement et le colore d’un voile obscur. Des années ont passé. Le voile est toujours là.
Inceste.
Niki de Saint Phalle, La Promenade du dimanche, 1971. Niki Charitable Art Foundation, Santee, Californie. Photographie personnelle.
En 2023, 11 % des français interrogés par Ipsos déclaraient avoir vécu une situation incestueuse — soit environ 7,4 millions de personnes. [1]
Chaque année en France, la CIIVISE estime que160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Parmi eux, environ 75 200 sont victimes de violences sexuelles incestueuses. [2]. Les victimes sont majoritairement des filles et les agresseurs, dans l’immense majorité des cas, des hommes [2].
Et pourtant, l’inceste sait se rendre invisible jusque sous nos yeux.
Lors du prochain réveillon de Noël, l’un d’entre nous pourrait donc être assis à côté d’un grand-père, d’un père, d’un frère ou d’un oncle qui, un jour, a pris pour cible une petite fille, et pour proie son entrejambe, sa poitrine ou sa bouche.
Cela ne peut pas arriver chez vous, me direz-vous ?
Détrompez-vous.
Les fantômes sont nombreux dans les familles. L’inceste traverse tous les milieux. Il n’a ni classe sociale, ni territoire réservé, ni famille-type. La famille et l’entourage proche constituent les principaux espaces dans lesquels les victimes rapportent ces violences [3].
Aucun milieu n’est épargné, il peut y avoir des tyrans partout.
Muriel Salmona [4]
Où commence l’inceste ?
On croit souvent que l’inceste, c’est un père qui viole sa fille. Pourtant, l’inceste ne se limite ni à la pénétration, ni aux relations père-fille.
Le droit français qualifie d’incestueux certains viols et agressions sexuelles lorsqu’ils sont commis notamment par un ascendant, un frère ou une sœur, un oncle ou une tante, un grand-oncle ou une grand-tante, un neveu ou une nièce, ainsi que, dans certaines situations, par leur conjoint ou partenaire lorsqu’il exerce une autorité sur la victime.
Mais avant les mots du droit, il y a l’expérience de l’enfant.
— Mon oncle justifiait de prendre son bain avec moi parce que ça allait plus vite. Au début, il me savonnait. Ensuite, il me demandait de le savonner. Un jour, il a pris ma main, l’a posée sur son sexe et m’a demandé de faire des va-et-vient. J’avais dix ans.
Si certains voient encore dans ces paroles assez courantes dans nos cabinets un simple jeu de « touche-pipi », j’y vois, à l’instar de Dorothée Dussy, « un registre de relation sexuelle construit sur le mode de l’abus de vulnérabilité », qui ne peut être réduit à un jeu [5].
Il faut reconnaître que certains hommes ont une inimitable façon d’utiliser un corps, d’y pénétrer par effraction en poussant de petits cris de bonheur, puis de continuer leur vie sans douter qu’ils viennent d’en prendre une autre.
Malheureusement, à dix ans, on ne se dit pas : je viens de subir une agression sexuelle incestueuse. On fait confiance, on obéit, et l’on finit par croire que cela fait partie du jeu.
Inceste ou incestuel ?
À côté de l’inceste au sens juridique, la clinique parle d’incestuel : non pas nécessairement d’un passage à l’acte sexuel, mais d’un climat familial dans lequel les frontières deviennent confuses — entre les corps, les places, les générations, ce qui appartient à l’intimité de l’adulte et ce qui peut être imposé à l’enfant.
Des remarques sexualisantes. Une intimité constamment franchie. Un corps commenté, exposé ou regardé comme il ne devrait pas l’être. De l’exhibition, des insinuations, des initiations. Jusqu’aux petites confidences qui mettent l’enfant à une place qui n’est pas la sienne.
Autant de situations qui font de lui la victime directe de violences sournoises, invisibles et silencieuses, qui l’angoissent et le piègent dans un malaise indescriptible.
L’incestuel n’est pas l’inceste au sens pénal. Mais il permet de penser ces situations dans lesquellesquelque chose est profondément déplacé avant même que l’enfant puisse dire quoi.
Pourquoi le silence est-il la règle ?
Parce que parler suppose d’abord de comprendre.
Or l’enfant ne possède ni les représentations sexuelles ni la maturité d’un adulte.
La pratique de l’inceste est protégée par l’absence de mots pour le décrire.
Dorothée Dussy [6]
Le CN2R* décrit le dévoilement de l’inceste comme un processus souvent lent, entravé par la dépendance de l’enfant, l’emprise de l’agresseur, la confusion, le silence familial et parfois la dissociation.
L’enfant peut se figer, se soumettre, faire comme si rien ne s’était passé, anticiper ce que l’adulte attend de lui. Parfois même donner extérieurement l’impression de participer.
Non parce qu’il consent.
Mais parce qu’un enfant dépend des adultes qui l’entourent et cherche, avec les moyens psychiques dont il dispose, une façon de continuer à vivre dans un environnement auquel il ne peut pas échapper.
Celui dont il faudrait se protéger est parfois aussi celui dont on a besoin pour être protégé.
C’est l’un des paradoxes les plus destructeurs de l’inceste.
Et lorsque les instances censées protéger deviennent elles-mêmes défaillantes, l’enfant n’a plus rien à quoi s’accrocher. Il n’a plus d’issue pour sortir du secret et des menaces qu’on lui impose. Il apprend la soumission, la résignation, l’anticipation. Il grandit dans l’angoisse d’un pas dans l’escalier, d’une porte qui s’ouvre, d’un geste dont lui seul connaît la signification.
Son corps prend le relais de ce qui ne peut pas encore être pensé.
Mira Schor, Torn (It didn’t happen), 2024. Exposition Corps et âmes, Bourse de Commerce — Pinault Collection, Paris, 2025. Photographie personnelle.
Un corps qui n’oublie rien
Un corps déchiré qui se raidit. Une vigilance qui ne s’éteint plus complètement. Le besoin d’anticiper, de contrôler, d’éviter. Un sentiment d’insécurité dont on ne connaît plus exactement l’origine.
L’anticipation prend la place de l’insouciance.
Le silence n’est donc pas la preuve que rien ne s’est passé. Il est souvent l’une des conséquences de ce qui s’est passé.
Tout est fait pour qu’il précède l’inceste et lui survive : l’incapacité de l’enfant à nommer, l’emprise, le déni familial, parfois le déni collectif.
Et quand l’enfant parle ?
Pendant longtemps, la question posée aux victimes a été : « Pourquoi n’avez-vous rien dit ? »
Mais les travaux sur le psychotraumatisme obligent à déplacer cette question.
Un enfant parle rarement comme un adulte dépose une plainte.
Il peut commencer par une phrase. Un comportement étrange. Une réflexion qui dérange. Un symptôme. Dire puis se rétracter. Protéger l’agresseur. Douter lui-même de ses souvenirs. Craindre ce qui arrivera à sa famille s’il continue à parler.
Le dévoilement n’est pas toujours un moment. C’est souvent un processus.
Et surtout, parler ne suffit pas.
La preuve : les victimes ont souvent parlé, mais l’écoute, elle, a souvent manqué.
De Barbara à Niki de Saint Phalle, en passant par Violette Nozière, Christine Angot, Flavie Flament, sans oublier Camille Kouchner parlant pour son frère, les récits et les prises de parole se succèdent depuis des décennies devant une société qui semble, pourtant, à chaque fois, redécouvrir l’inceste.
Mais écouter ne suffit pas toujours non plus.
Les données de la CIIVISE montrent une différence essentielle entre être entendu, être cru et être protégé.
Un enfant peut parler et continuer à vivre au contact de celui qu’il désigne. Il peut être cru, mais voir les adultes hésiter. Il peut raconter et comprendre, à leurs silences, que ce qu’il vient de dire menace trop fortement l’équilibre familial.
À la violence sexuelle peut alors s’ajouter une autre atteinte : celle du déni, du doute ou de la non-protection.
Croire la parole est essentiel. Mais pour l’enfant, la protection doit suivre.
Et pour l’adulte qui dévoile longtemps après, la reconnaissance et l’accompagnement sont tout aussi essentiels.
À la violence de l’inceste peut ainsi s’ajouter une seconde violence : celle du silence qui le masque et parfois le protège.
Mais pourquoi ?
Pourquoi collaborons-nous si facilement au système de l’inceste ?
Par peur. Par amour. Par idéal.
Par peur
Parce que reconnaître l’inceste fait vaciller beaucoup plus qu’une relation.
Si l’enfant dit vrai, alors un père, un conjoint, un frère, un oncle — ou même une mère — n’est plus celui ou celle que l’on croyait connaître.
Des séparations deviennent possibles. Une plainte. Une rupture familiale. Le rejet d’une partie du clan.
La vérité menace soudain tout un équilibre.
Avec l’inceste en arrière-plan, la famille, censée offrir la sécurité matérielle et affective, mais surtout l’identité à l’enfant, devient le noyau même de la violence et de la déshumanisation.
La famille devient le monstre au sein duquel peut avoir lieu un génocide identitaire.
Helène Romano [8]
En jetant la suspicion et le discrédit sur l’histoire familiale, sur le nom que nous portons, sur les proches que nous aimons, sur les pères, les mères ou les frères que nous admirons, nous mettons en péril nos propres repères.
Et le psychisme sait parfois très bien quoi faire de ce qui menace de le faire éclater : minimiser, rationaliser, détourner le regard.
Par amour
Parce que l’on peut aimer celui qui fait du mal.
C’est précisément ce qui rend l’inceste si différent d’une agression commise par un inconnu.
L’enfant peut vouloir que les gestes cessent sans vouloir perdre son père ou sa mère. Vouloir être protégé sans vouloir que son beau-père disparaisse. Avoir peur de son oncle et continuer à attendre son affection.
C’est ce qu’exprime Camille Kouchner lorsqu’elle écrit :
Car à 14 ans et pour longtemps, j’ai préféré garder l’amour de mon beau-père plutôt que de m’en éloigner. »
Camille Kouchner [9]
Si l’amour n’annule pas la violence. La violence, elle, n’efface pas automatiquement l’attachement.
Lorsque les deux se retrouvent enfermés dans le même lien, l’enfant peut passer des années à tenter de rendre compatibles des réalités qui ne le sont pas.
Par idéal
Parce qu’une famille est aussi une histoire que l’on se raconte.
Chez nous, cela n’existe pas. Il aime trop ses enfants pour faire cela. Elle exagère. Elle a toujours été compliquée. Pourquoi parler de cela maintenant ?
Croire celui qui révèle l’inceste oblige parfois toute une famille à renoncer à l’image qu’elle avait d’elle-même.
C’est là que le secret devient collectif : certains acceptent que la lumière tombe, quitte à voir la boue éclabousser les dorures ; d’autres préfèrent sauver l’image, même si c’est au prix du réel.
Dorothée Dussy a montré combien l’inceste se maintient non seulement par le silence de l’enfant ou le mensonge de l’agresseur, mais aussi par tout un système familial capable d’absorber, de minimiser ou de rendre impensable ce qui pourrait le mettre en danger.
Dans l’enquête Ipsos 2023, dans 76 % des situations rapportées, au moins une autre personne avait été mise au courant.Et lorsque les faits avaient été révélés à d’autres, dans 53 % des cas, la parole de la victime avait été minimisée d’au moins une façon : témoignage mis en doute ou invitation à garder le silence [10]. Le silence autour de l’inceste n’est donc pas toujours ignorance. Il est parfois organisation.
Ce n’est jamais celui qui révèle l’inceste qui détruit la famille. La sécurité familiale a été rompue bien avant qu’il ne parle.
Sortir du silence
Certaines victimes parlent immédiatement. D’autres des années plus tard. Certaines commencent par raconter un fragment, puis un autre. D’autres ont longtemps su sans pouvoir encore donner à ce qu’elles savaient le nom d’inceste.
Il n’y a là rien d’incompréhensible.
Il faut parfois des années pour mettre des mots d’adulte sur ce qu’un corps d’enfant avait déjà compris.
C’est pourquoi notre responsabilité n’est pas d’exiger davantage de parole des victimes. Elle est de créer un monde dans lequel cette parole puisse avoir une destination.
Un adulte qui écoute. Un professionnel formé. Une institution qui agit. Un lieu suffisamment sûr pour que le secret ne soit plus la seule manière de préserver le lien.
La CIIVISE rappelait encore en juin 2026 l’ampleur du chemin qui reste à parcourir : 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année et, dans les cas d’inceste, 1 % seulement des agresseurs sont condamnés [11].
Alors peut-être faut-il cesser de demander seulement : « Pourquoi les victimes se taisent-elles ? »
Et commencer à demander : « Que faisons-nous, collectivement, lorsqu’elles parlent ? »
Car le contraire du silence n’est pas seulement la parole.C’est une parole que quelqu’un accepte d’entendre, de croire — et de protéger.
Les victimes ne confient leur souffrance que si quelque chose les y autorise. Lire un livre, une chronique, un témoignage ou un article peut parfois ouvrir cette brèche : reconnaître quelque chose de son histoire, découvrir qu’il existe un lieu où le déposer, et pressentir aussi que ce dépôt n’est pas anodin — parce qu’il peut devenir le commencement d’un travail sur tout ce que l’inceste a inscrit dans le corps, dans le lien, dans la vie entière.
Valérie Pharès Psychopraticienne
Références :
[1] IPSOS, Les Français face à l’inceste, enquête réalisée pour l’association Face à l’inceste, 15-18 septembre 2023 [2] référence supprimée [3] CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : « On vous croit », rapport public, novembre 2023, partie « La réalité ». Dans les données analysées par la Commission, 47 % des victimes mettent en cause un membre de leur famille et 22 % une personne de l’entourage proche [4] Muriel Salmona https://www.franceculture.fr/societe/inceste-la-psychiatre-muriel-salmona-denonce-une-impunite-effarante [5] Dorothée Dussy — Le berceau des dominations — Anthropologie de l’inceste (Pocket P 185) [6] Ibid; Pocket P182 [8] Helène Romano, Docteur en psychopathologie et psychothérapeute référente au CHU de Créteil [9] Camille Kouchner- La familia grande (Seuil) [10] IPSOS, Les Français face à l’inceste, pour Face à l’inceste, septembre 2023 [11] CIIVISE, Bilan de mise en œuvre des 82 recommandations, 15 juin 2026 : 160 000 enfants victimes chaque année et 1 % seulement des agresseurs condamnés dans les cas d’inceste.
Ressources :
Pour aller plus loin sur le sujet de l’inceste : https://www.memoiretraumatique.org/ CN2R — Centre national de ressources et de résilience : ressources spécialisées sur le psychotraumatisme, l’inceste et le dévoilement. https://share.google/q66Hn9exdsvtM3UtZ
Ce texte fait écho à ce que vous traversez ?
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Elle ne va pas particulièrement mal. Elle est médecin à l’hôpital, aime son métier même si les gardes et le système l’épuisent. Son couple tient. Ses enfants sont lancés dans la vie et vont bien. Elle a des amis, voyage, fait du Pilates. Elle sait qu’elle a de la chance. Rien qui justifie, selon elle, d’aller voir un psy.
Et pourtant, depuis des années, quelque chose insiste. Une sensation difficile à expliquer : celle d’être à côté.
René Magritte, La Loge, 1924–1925. Musée Magritte, Bruxelles. Collection privée. Photographie personnelle.
— À côté de quoi ? je lui demande.
Elle ne sait pas exactement. Rien ne lui manque. Et en même temps, quelque chose manque.
Non, il n’est pas nécessaire d’aller mal pour consulter.
Bien sûr, le plus souvent, c’est une souffrance, une crise, une relation devenue trop douloureuse qui nous pousse à franchir le pas. Mais il existe aussi des moments où rien ne s’effondre. Rien, même, ne semble devoir être changé. Simplement, la manière dont nous avancions jusque-là ne convient plus.
Un choix longtemps évident cesse de l’être. Une envie presque insignifiante insiste davantage. Quelque chose en soi demande une place qu’on ne sait pas encore lui donner.
La psychothérapie ne consiste pas seulement à regarder ce qui fait mal à travers les chagrins, les névroses ou les désenchantements de nos vies. Elle peut aussi accompagner ce mouvement par lequel une personne devient progressivement plus sensible à ce qui cherche à prendre forme en elle.
Faire davantage de place, dans la vie que l’on mène déjà, à ce qui n’a pas encore trouvé la sienne.
Quand rien ne vient
Pendant longtemps, avec cette patiente, il ne se passe en apparence presque rien. Elle vient. Elle parle un peu. Puis elle se tait. Le silence revient souvent.
Par moments, je sens en moi l’envie de le remplir : relancer, proposer une piste, trouver ce qui manque. Je remarque cette impulsion sans nécessairement la suivre. Car rien ne demande encore à être expliqué.
Alors nous restons là.
Ce silence n’a rien d’un vide dans lequel elle disparaîtrait. Il ressemble davantage à une pénombre. Au début, on ne distingue presque rien. Il faut un peu de temps pour que l’œil s’habitue et que certains contours apparaissent.
Puis un jour, elle parle de peinture.
Elle peint parfois chez elle. Et elle ajoute aussitôt :
— Enfin… je peins mal.
Ses dessins ne sont pas assez beaux. Les proportions lui semblent mauvaises. Elle recommence, corrige, compare.
Même là, dans une activité qu’elle a choisie pour elle-même, où personne ne lui demande de réussir, quelque chose se referme.
— Si c’est raté, je ne vois pas très bien à quoi ça sert.
Raté ?
Le mot m’arrête.
Il me heurte presque.
L’enjeu a basculé.
Elle ne dit pas : « Je me suis ennuyée », « je préfère peindre des visages », « j’aime davantage l’aquarelle que la gouache ». Elle dit : « C’est raté ».
Quelque chose s’est introduit entre elle et l’expérience.
Un regard.
À quel regard ce dessin est-il destiné ?
Il n’y a pourtant personne avec elle lorsqu’elle peint. Personne pour évaluer son trait, décider si les couleurs vont ensemble ou lui dire si ce qu’elle vient de faire mérite d’être gardé. Et cependant, quelque chose juge très vite.
Nous ne savons pas encore d’où vient ce regard.
Nous commençons seulement à nous demander sous quels regards elle s’est construite : sur ce qui pouvait être attendu, valorisé, dénigré peut-être; quelle place il était possible de prendre lorsqu’elle tâtonnait, qu’elle ne savait pas, lorsqu’elle faisait quelque chose simplement pour le plaisir de le faire.
— Je suis trop perfectionniste, finit-elle par dire. J’ai toujours été comme ça.
Le mot explique trop bien. Il classe comme le regard juge. Range, là où quelque chose venait justement de commencer à bouger.
Plutôt que de savoir si elle est perfectionniste, j’ai envie de comprendre avec elle comment elle le devient : ce qui se passe entre l’élan de peindre et le moment où tombe le verdict — raté.
C’est dans cet intervalle que quelque chose de plus intime commence à apparaître : qu’est-ce qui rend si difficile, pour elle, le fait d’éprouver du plaisir ?
Un plaisir qui n’aurait rien à prouver. Qui pourrait être maladroit, inutile, imparfait. Un plaisir qui n’aurait pas besoin d’être regardé.
Peu à peu, son sentiment de décalage devient alors plus précis. Il ne vient peut-être pas d’une autre vie qu’elle aurait laissée de côté, mais d’une difficulté beaucoup plus intime : éprouver ce qui lui fait plaisir avant de l’évaluer.
Nous explorons tous ces endroits de sa vie où son propre éprouvé semble avoir eu si peu de place : ce qu’elle aime avant de savoir si c’est bien ; ce qui l’attire avant de savoir si cela vaut la peine ; ce qu’elle ressent avant de se demander si elle a raison de le ressentir.
Peut-être ne s’agit-il donc pas de changer de métier, d’amoureux ni de lieu de vie, mais plus modestement — et beaucoup plus profondément — de pouvoir commencer à y éprouver quelque chose qui soit à elle.
Le plaisir empêché
Winnicott distingue le jeu organisé, game, de l’activité beaucoup plus fondamentale de playing : jouer.
Jouer, pour lui, c’est entrer dans une aire intermédiaire, un « espace potentiel », où la réalité n’est plus seulement une contrainte à laquelle il faudrait s’adapter. Elle peut être explorée, transformée, investie à partir de soi.
C’est dans cet espace que quelque chose de spontané et de créatif peut advenir — et avec lui ce sentiment très élémentaire d’exister réellement, de sentir que « la vie vaut la peine d’être vécue. »
Or, cet espace semble, chez elle, s’être considérablement rétréci.
À peine commence-t-elle à peindre que surgissent le résultat et le jugement. Beau ou pas beau. Réussi ou raté. Montrable ou pas montrable. L’expérience n’a pas le temps d’être éprouvée qu’elle est déjà évaluée.
Elle peint, mais elle ne joue pas.
Comme si chaque esquisse devait répondre à une question qui brise aussitôt l’élan : qu’est-ce que cela dit de moi ?
Un jour, je lui propose :
— Et si on essayait ?
Elle me regarde, surprise.
— Essayer quoi ? De prendre du plaisir à faire des dessins moches ? D’être imparfaite ?
— Non. Essayer de laisser votre main tracer.
Je lui montre presque le mouvement avec ma propre main. Un geste qui part sans savoir où il va. Sentir la pression de la mine sur le papier. Accélérer. Ralentir. Appuyer davantage. Laisser apparaître une courbe. Choisir une couleur parce que l’œil s’y arrête, et non parce qu’elle « va bien » avec la précédente. Ne pas savoir ce que le dessin deviendra.
Il ne s’agit pas d’apprendre à rater. Ce serait encore une performance. Il s’agit de revenir à l’expérience. Un peu comme lorsque l’on se laisse glisser sur une pente avec une luge : on ne regarde pas derrière soi pour vérifier si la trace laissée dans la neige est réussie. On sent la vitesse, le froid sur le visage, le ventre qui se soulève dans une bosse, la chute peut-être — puis le rire.
Pendant quelques instants, le résultat n’a aucune importance. Il y a seulement l’élan.
Revenir à l’expérience
C’est aussi cela que nous essayons de rendre possible dans la séance : un espace où elle puisse éprouver ce qui est là avant le jugement.
Que lui fait cette couleur ? Que se passe-t-il dans sa main lorsqu’elle cesse de se corriger ? Que ressent-elle juste avant de se dire que ce n’est pas assez bien ? Vers quoi son regard revient-il spontanément ?
En Gestalt-thérapie, on appelle awareness cette attention fine portée à l’expérience en train de se faire. Elle n’est pas seulement intellectuelle. Elle engage ce que l’on perçoit, ce que le corps éprouve, la manière dont on respire, bouge, se retient, s’anime, ainsi que les émotions et les mots qui finissent parfois par venir.
Il n’y a pas, derrière elle, un « vrai soi » qu’il faudrait enfin dévoiler. Le travail l’amène plutôt à rendre son expérience assez sensible pour qu’elle puisse en percevoir les mouvements, les inflexions, les formes — avant qu’une habitude, une exigence ou un jugement ne les fasse disparaître.
Et pour cela, il faut parfois savoir attendre. Ne pas interpréter trop vite. Ne pas tirer une figure hors du fond avant qu’elle ait eu le temps d’apparaître.
Je comprends alors autrement les longs silences de nos premières séances.
Nous nous étions autorisées à ne rien produire. À ne rien réussir. À ne pas savoir exactement ce que nous cherchions. Simplement rester là suffisamment longtemps pour que l’œil s’habitue dans la pénombre.
Peu à peu, quelque chose en elle devient plus disponible.
Sa main s’attarde davantage sur certaines matières. Elle ose une couleur qu’elle aurait autrefois écartée. Elle garde un dessin qu’elle trouve imparfait. Elle en rit.
Ce sont des déplacements minuscules. Et pourtant, quelque chose bouge en profondeur.
Elle devient plus sensible à des différences qu’elle ne percevait plus. À mesure qu’elle apprend à reconnaître ces mouvements, à ne plus les interrompre aussitôt, à leur donner de l’importance puis à leur faire confiance, une manière plus intime de s’orienter apparaît :
« ça j’aime ; là, j’ai envie d’aller ; là, je me conforme ; là je me coupe. »
C’est peut-être cela qui se transforme le plus profondément : elle dispose peu à peu d’un endroit depuis lequel sentir.
Un endroit qui ne dépend plus entièrement de ce regard évaluateur que nous avions rencontré, presque installé au-dessus de son épaule lorsqu’elle peignait.
Il y aurait bien sûr beaucoup à dire de ce regard, de ceux qui l’ont façonnée, de toutes ces voix extérieures qui finissent parfois par parler de l’intérieur. Mais ce n’est pas là que le travail a eu besoin de s’attarder le plus. Ce qui l’a davantage aidée, c’est de retrouver ce qui se passe juste avant qu’il ne parle — une sensation ; une attirance, une hésitation; un retrait ; une envie ; un plaisir.
Et, peu à peu, le regard n’est plus seul dans la pièce.
Quelque chose d’autre peut compter.
Un ajustement silencieux
Aucune révélation spectaculaire sur son passé, donc. Aucun grand bouleversement extérieur non plus.
Mais quelque chose que la Gestalt-thérapie nomme un ajustement créateur — la possibilité de ne plus répondre toujours de la même manière à ce qui se présente, parce qu’une autre perception de soi et de la situation est devenue possible.
Elle continue à travailler. À aimer. À voyager. À faire du Pilates. Et à peindre parfois très mal.
Rien n’a été renversé. Et pourtant, elle n’habite déjà plus tout à fait sa vie de la même façon.
Il arrive qu’on pousse la porte d’un cabinet simplement parce que quelque chose en soi demande un peu plus de place — et que l’on cherche un espace suffisamment sûr pour apprendre à l’entendre.
Avant que le vieux regard ne parle à sa place.
Valérie Pharès Psychopraticienne
Références : Bailly, R. (2001). Le jeu dans l’œuvre de D.W. Winnicott. Enfances & Psy, 15(3), 41-45. https://doi.org/10.3917/ep.015.0041.
Ce texte fait écho à ce que vous traversez ?
Je reçois en consultation à Gasny, à Boulogne-Billancourt et en visioconférence. Un premier rendez-vous permet de faire connaissance et de préciser ensemble votre demande.
L’art-thérapie, se libérer par l’expression artistique
15/09/2023
RENCONTRE AVEC JEAN-PIERRE KLEIN, psychiatre
Encore trop peu recommandée dans un parcours thérapeutique, l’art-thérapie est pourtant une alternative à la psychothérapie quand la parole est impossible. Psychiatre honoraire des Hôpitaux, auteur dramatique, diplômé en psychologie, promoteur de l’art-thérapie et directeur de l’institut national d’expression, de création, d’art et de thérapie (INECAT), j’ai eu le privilège de rencontrer Jean-Pierre Klein pour la fondation DAPAT qui soutient les femmes victimes de violences.
Quel est le processus à l’œuvre dans l’art-thérapie et comment peut-elle s’inscrire dans un parcours de résilience ? Rencontre avec Jean-Pierre Klein
Comment définissez-vous l’art-thérapie ?
L’art-thérapie et la médiation artistique consistent en un accompagnement de personnes, en général en difficulté (psychologique, physique, mental, sociale, existentielle) mises en position de création artistique aboutissant à des œuvres plastiques, sonores, théâtrales, corporelles, littéraires et dansées. C’est un projet de transformation positive de soi à travers des productions artistiques. Le support artistique devenant la métaphore de la résolution du problème.
Quel est le processus à l’œuvre dans l’art-thérapie ?
L’art-thérapie s’appuie sur les vulnérabilités de la personne comme matériau pour la reprise de la construction de soi-même. Elle permet au sujet qui fait face à des difficultés ou des traumatismes de se re-créer lui-même dans un parcours symbolique de création en création. Chaque production est une façon de figurer ses conflits, ses peurs et ses aspirations. En choisissant le média adapté à la personne, on stimule sa créativité et l’émergence de formes. Les formes qui émergent évoluent au fil du processus et cette évolution est porteuse d’une réparation symbolique de façon délibérée ou même à son insu. L’art-thérapie repose sur ce mouvement créateur. C’est une façon de se projeter dans une œuvre comme forme énigmatique en mouvement, et de travailler sur cette œuvre pour travailler sur soi-même. L’art-thérapie est un détour pour s’approcher de soi. C’est un parcours symbolique qui permet au sujet de renaître à lui-même.
Vous insistez sur l’importance de ne pas chercher à interpréter ce qui émerge de la production réalisée par la personne. Pourquoi ?
Le dessein de l’art-thérapie n’est pas de « parler sur » pour livrer des significations d’une production. Il n’y a pas de décryptage ni d’interprétation de l’art-thérapeute. Cela serait d’ailleurs contre-productif. On ne cherche pas à dévoiler les problématiques ni à expliquer le passé ou à répondre aux éternels pourquoi, mais à remettre du mouvement là où quelque chose s’est figé. Même si les troubles, les souffrances ou les violences peuvent se retrouver dans la production, l’art-thérapeute ne doit pas céder à la tentation de partager une signification qu’il a déjà devinée. Son rôle est d’accompagner le processus de métaphorisation implicite. Il s’intéresse au devenir de la forme créée et à son évolution imprévisible. Il est tourné vers la quête d’un à-venir et d’un devenir possible, et non vers l’expression d’un passé arrêté de souffrance, de violence, de tourments, de symptomatologie défensive et de protection contre le chaos interne. C’est ce qui différencie l’art-thérapie des procédés habituels de psychothérapie. C’est la raison pour laquelle les psychothérapies ou les analyses se prolongent parfois pendant des années. L’expression soulage mais le soulagement est passager, alors que la création transforme. Si la verbalisation peut être utile –mais pas toujours possible- en tant qu’étape dans un processus de résilience, elle n’est pas suffisante pour engendrer une transformation profonde et remettre de la vie là où quelque chose s’est éteint. Le verbal n’est qu’un symbole parmi d’autres. Dès qu’on interprète, le processus risque de s’arrêter. L’art-thérapie est davantage dans l’émanation que dans l’expression, dans une ouverture vers l’avenir que la production amorce.
C’est ce que vous appelez la stratégie du détour ?
Oui, le détour est au cœur de l’art-thérapie. Nous ne sommes pas là pour brutaliser le symptôme, ni l’aborder de front, mais pour naviguer autour de lui en utilisant un média. Par l’intermédiaire d’un crayon, d’un pinceau, de la terre, de la pâte à modeler, d’une marionnette, d’un masque, de la danse, de chant, de la musique, d’un personnage de théâtre, de mouvements corporels, de l’écriture d’un conte ou d’une fiction, etc., la personne devient auteur d’une expression artistique. Elle redevient Sujet, auteur d’une production qu’elle nourrit de ses peurs autant que de ses ressources. Le média est à la fois une manière de parler de soi sans dire « je » et un interlocuteur qui a son caractère, qui se défend, qui a ses exigences techniques. Il ne s’agit pas d’un jeu d’introspection, mais d’une confrontation avec soi-même comme nourrissant une œuvre à partir, entre autres, de ses blessures. Le processus implique un combat, ou plus exactement une négociation avec la matière. Il repose sur la projection de ses difficultés dans une production que le thérapeute accompagne. On travaille dans la métaphore. Parfois, le patient l’oublie. Parfois, il ne le sait même pas. C’est ce qui fait travail sur soi. Le thérapeute est le médiateur entre la personne et la matière.
Le but du média est donc de mettre une distance en soi et le problème ?
C’est une mise à distance qui permet l’abord indirect du symptôme ou de la détresse. Mais c’est aussi une façon d’éviter de figer une personne dans un comportement ou une situation. A travers la forme qui se dessine, on la rencontre dans un champ autre que celui qui a figé son identité de victime, ou même un agresseur par exemple. En passant par l’espace du symbolique, elle rencontre également l’autre différemment (le thérapeute, le groupe), et elle rencontre aussi les autres en soi, ses altérités intimes, tout ce qui la compose et qui fait d’elle un être complexe en perpétuel devenir. Ce passage par les altérités me montre que je suis à la fois le même et différent. On touche l’ipséité de Paul Ricoeur (qui a postfacé un de mes livres). C’est ce qui permet de passer de l’inconnu à la créativité, trajectoire de la faille à l’ouverture.
Pourquoi est-il si difficile de parler de soi directement, ou d’évoquer ce qui fait mal ?
Pour de multiples raisons. Parce qu’on ne sait pas toujours ce qui fait mal. Parce qu’on ne doit pas en parler, par loyauté, par peur du rejet si on brise une injonction au silence. Parce qu’on ne peut pas, à cause d’une amnésie traumatique ou d’un trouble fonctionnel. Ou parce qu’on ne veut pas, car c’est coincé ou trop douloureux. Quel que soit ce qui empêche la verbalisation, l’art-thérapie permet de dépasser ce qui ne peut se dire. L’ennemi, c’est souvent le mental, la tête, la réflexion. Or le mental, c’est ce qu’on fait fonctionner dans la thérapie traditionnelle. L’allié de l’art-thérapie, c’est le corps, le ressenti, l’éprouvé, le corps énonçant et laissant la forme se créer. Plus on permet au corps d’exprimer, à la main de dessiner, à la voix de chanter, plus on s’ouvre au sensible, plus on touche à quelque chose d’intime, plus on se rapproche de soi, de tout ce qui habite en soi non réduit au trauma. L’art-thérapie organise la rencontre avec cet intime et lui permet d’évoluer vers une forme nouvelle.
L’expression corporelle à travers la danse, ou l’exposition au regard des autres par le théâtre, peut s’avérer un défi insurmontable pour certaines personnes, notamment celles qui ont un rapport au corps difficile. Que propose l’art-thérapie face à certains blocages ?
C’est toujours le même principe. On évite d’attaquer de front les symptômes et les difficultés. On ne va pas proposer immédiatement de la danse à une personne qui se sent mal à l’aise avec son corps meurtri, ou un récit autobiographique à une personne envahie par la honte. On ne ferait que renforcer des défenses bien légitimes (l’amnésie en est une) et ralentir considérablement le processus de transformation. L’art-thérapeute est formé pour adapter sa proposition à la personne de façon que le cadre permette l’émergence d’une nouvelle forme de figuration qui fait symbolisation. Son savoir-faire consiste à repérer les traumatismes sans obliger d’emblée de les porter au jour, respecter les défenses de la personne tout en contournant ses résistances. La délimitation du cadre, des règles et des limites du jeu, permet de délimiter un espace symbolique dans lequel le sujet va se sentir en confiance et en sécurité. L’art-thérapeute doit créer un contexte qui favorise le jeu et la spontanéité, mais aussi le lâcher prise sur le résultat et sur la performance. La garantie d’une absence de jugement ou d’attente d’un résultat est essentielle. Elle permet le mouvement et libère la créativité. La personne doit être mise dans une position qui agit comme une autorisation à être soi. Un soi en devenir. Cela est aussi vrai dans le cadre de la médiation artistique et des pratiques en groupe.
Quelle est la différence entre l’art-thérapeute et la médiation artistique ?
L’art-thérapeute est un artiste ou un professionnel de la relation d’aide, pratiquant l’art-thérapie. Son activité est centrée sur un problème physique, existentiel, psychologique, psychiatrique. Elle se propose généralement dans un cadre individuel, ou individuel en groupe. La médiation artistique a une vocation généralement sociale et sociétale. Les deux font intervenir quelqu’un connaissant de l’intérieur les processus de création auprès de personnes en difficulté pour qu’elles contactent leur potentiel créateur et redeviennent par ce biais davantage sujets d’elles-mêmes. Nous enseignons tant l’art-thérapie que la médiation artistique en relation d’aide à l’INECAT.
Quel est le rôle du groupe en médiation artistique. A quel public s’adresse-t-il ?
La médiation artistique peut être proposée sous forme de groupe, par exemple en prison, dans les quartiers à violence, pour les mineurs non accompagnés, les SDF… Le groupe offre la certitude que la violence ne sera pas abordée directement. Il agit comme une protection car on sait qu’on ne sera pas dans l’intimité dévoilée. Le groupe favorise aussi le détour. En donnant une consigne générale au groupe, le thérapeute peut orienter le travail d’un participant dont il appréhende la difficulté à faire évoluer une forme dans un sens ou dans un autre. La proposition faite au groupe, et non au participant directement, permet de dépasser les éventuelles résistances du sujet et de provoquer un autre mouvement. Que ce soit dans un cadre individuel ou collectif, l’art-thérapie demande d’avoir une perception plus fine des intériorités psychiques et la médiation artistique des phénomènes de groupe et des mentalités collectives (comme le patriarcat ou les idéologies machistes). Perceptions qui vont servir de GPS à l’art-thérapeute.
Les artistes doivent-ils être formés pour proposer de la médiation artistique en relation d’aide, ou la transmission de leur art est-elle thérapeutique en soi ?
L’art, en soi, n’a pas de destinée thérapeutique, la transformation de son auteur n’étant pas son but, même si elle se produit parfois dans un sens plus ou moins favorable. L’enjeu pour l’artiste qui anime un groupe d’art-thérapie, c’est d’être capable de laisser s’exprimer les fêlures, les vulnérabilités, les folies, les dépressions des participants sans les contraindre à respecter des règles trop techniques en vue d’un résultat satisfaisant. On s’attache moins au résultat qu’au processus. La formation de l’artiste lui permet d’acquérir cette souplesse et de la combiner avec son art tout en étant capable d’appréhender les problématiques en présence et d’orienter les consignes dans un sens qui va favoriser une remise en marche de ce qui s’était arrêté dans la proximité du gouffre.
De plus en plus de professionnels se revendiquent art-thérapeutes ou proposent des interventions artistiques auprès de personnes en difficulté sans avoir d’activité artistique personnelle. Peut-on s’adresser directement à votre institut (INECAT) pour avoir la liste de thérapeutes certifiés et être sûr de s’orienter vers un professionnel compétent ?
Il suffit de m’envoyer un mail à klein.jpkev@gmail.com et de m’exposer une demande indiquant les difficultés, les troubles ainsi que la région d’habitation (adresse et téléphone). J’essaierai au mieux de répondre et de conseiller un.e praticien.ne
L’art-thérapie est un accompagnement de personnes en
difficulté (psychologique, physique, sociale ou existentielle) à travers leurs
productions artistiques : œuvres plastiques, sonores, théâtrales, littéraires,
corporelles et dansées. Ce travail subtil qui prend nos vulnérabilités comme
matériau, recherche moins à dévoiler les significations inconscientes des
productions qu’à permettre au sujet de se re-créer lui-même, se créer de
nouveau, dans un parcours symbolique de création en création. L’art-thérapie
est ainsi l’art de se projeter dans une œuvre comme message énigmatique en
mouvement et de travailler sur cette œuvre pour travailler sur soi-même.
L’art-thérapie est un détour pour s’approcher de soi.
Ce texte fait écho à ce que vous traversez ?
Je reçois en consultation à Gasny, à Boulogne-Billancourt et en visioconférence. Un premier rendez-vous permet de faire connaissance et de préciser ensemble votre demande.
Trauma et transformation : deux mots que tout semble opposer. Pourtant, sans jamais minimiser la violence de l’expérience traumatique ni les souffrances qu’elle engendre, certaines épreuves peuvent ouvrir un travail de réappropriation de soi : rassembler ce qui s’est fragmenté, retrouver sa puissance intérieure et donner une forme nouvelle à son histoire.
Le Kintsugi, littéralement « jointure en or« , est un art japonais ancestral. Il consiste à réparer un objet brisé, en soulignant ses lignes de failles avec de la poudre d’or, plutôt qu’en cherchant à les masquer. Certains l’évoquent comme un symbole de la résilience. D’autres comme une philosophie de vie.
Le Kintsugi, littéralement « jointure en or« , est un art japonais ancestral. Il consiste à réparer un objet brisé, en soulignant ses lignes de failles avec de la poudre d’or, plutôt qu’en cherchant à les masquer. Certains l’évoquent comme un symbole de la résilience. D’autres comme une philosophie de vie.
Les traces, visibles sur le corps ou invisibles à l’œil nu, laissées par la guerre, les génocides, le terrorisme, la maltraitance, le viol, l’isolement, ne seraient pas une condamnation à vivre du côté du traumatisme et de la pathologie, mais bien plutôt une invitation à faire de nous-même quelque chose qui devient, paradoxalement, plus beau, plus résistant, plus précieux qu’avant le choc. L’idée rejoint la pensée de Jean-Paul Sartre : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous. »
Certes la technique est un art qui implique une volonté
de transformer ce qui a été cassé
plutôt que de l’abandonner ou de s’en séparer. Elle demande un certain
« savoir-faire » et peut-être aussi une certaine ouverture d’esprit
pour transcender une façon d’être au monde. En cela, elle peut devenir le
chemin qui mène à l’individuation.
Sans minimiser son impact immédiat et les
souffrances qu’elle engendre, pourquoi ne pas regarder l’expérience traumatique
comme une opportunité de remettre en cause nos croyances, nos idéaux, nos
habitudes et plus généralement notre façon d’être au monde et le sens de la
vie ?
Et si le trauma était aussi un tremplin pour devenir soi ?
Certes, devenir soi est devenu le défi de toute une génération, boulimique de recettes miracles et de rituels en tout genre, pour conquérir sa place au soleil et afficher une réussite selon les standards imposés.
Dans une situation traumatique, devenir soi n’est pas une
quête de performance et de réussite pour répondre à ces nouveaux standards,
c’est le travail de toute une vie. Une expérience vitale qui ressemble
davantage aux douze travaux d’Hercule qu’à une simple question de discipline et
de volonté.
Car face à certains traumatismes – notamment ceux qui
confrontent à l’exclusion, la précarité, ou la
violence quotidienne – ce qui est en jeu, c’est la perte de l’identité, la
ruine de l’estime de soi et la mise en péril des besoins fondamentaux (nourriture,
toit, sécurité, reconnaissance, appartenance).
Simone Weil, Elie Wiesel, Viktor Frankl, Milton Erickson, Boris Cyrulnik, Niki de Saint Phalle, Christophe André, Lizzie Velasquez[1], Viktoria Modesta[2], Sam Berns[3], nombreux sont les parcours « héroïques » qui nous montrent que le chemin est long et difficile pour rejouer un destin et transcender l’horreur en recouvrant les lignes de faille d’un filet d’or.
Malgré ces lignes d’or, la difficulté, c’est qu’on n’oublie jamais.
Ce qui fait la difficulté ? Les larmes et l’émotion de Boris Cyrulnik devant les images de la guerre en Ukraine l’expriment mieux qu’aucun mot : » Quand je vois ça, ça me rappelle des choses que je croyais oubliées, mais qui n’étaient qu’enfouies. »[4]
Si le chemin de la résilience est si difficile, c’est qu’il
commence par cette acceptation fondamentale : quand on vit une
expérience déshumanisante, survivre suppose de se couper totalement de soi.
Cette coupure crée une fêlure irréparable. A chaque fois que quelque chose
vient résonner avec ce souvenir, aussi enfoui soit-il, tout est susceptible de
se réactiver. Notre sensibilité est exacerbée. Elle
fait de nous des cibles pour les manipulateurs, les pervers et les situations
toxiques. Mais elle est aussi la matière première de la créativité.
Avoir survécu à l’enfer donne la pulsion d’en faire quelque chose. Cette pulsion est à la base des plus belles réalisations. À condition de maintenir nos efforts assez longtemps pour surmonter toutes les fois où nous trébuchons et où nous pensons à renoncer.
« Créer, c’est vivre deux fois« , écrivait Camus dans le Mythe de Sisyphe. La seconde fois étant une opportunité de nous demander : Qu’est-ce que la vie attend de moi ? Qu’est-ce qu’elle me demande à travers cette épreuve ?
S’il arrive que le décor s’écroule, parce qu’un jour on perd un travail, une femme, un mari, un enfant, une jambe ; qu’un accident, une maladie, un deuil, un échec ou une catastrophe nous anéantie ; qu’une enfance n’en finit pas de se rejouer à travers des abus, des violences, des trahisons qui font de la vie une répétition monotone ; l’art du Kintsugi, en tant qu’allégorie, illustre la valeur que nous pouvons donner à nos blessures.
Il est possible de faire quelque chose à partir de nos ruines.
Le trauma a le goût de l’absurde, il cause le divorce entre l’idéal et le réel, il écrase le meilleur de nous. Et pourtant, il est aussi le saut subtil qui nous invite à plonger au plus profond de soi. Plonger, non pas pour se morfondre, tomber dans la plainte et l’inertie, mais pour retrouver toutes ces parties de nous éparpillées. Les recoller à notre façon et transformer le plomb qui nous leste en or qui nous révèle.
Certes, cela
demande de dépasser un certain nombre d’obstacles. Au premier rang desquels nos
symptômes. Ceux qui nous enferment dans l’angoisse ou l’insécurité, la
paralysie ou la suractivité, la consommation de benzodiazépine, de somnifères,
de drogue, d’alcool, de sexe et de toutes ces choses censées remplir un vide
qui ne cesse de grandir. Tout ce que l’on va chercher à l’extérieur ne pourra
jamais colmater les brèches. Bien au contraire, cela creuse la faille.
L’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) décrit la guérison comme un retour à l’état de santé initial (j’ai un virus, on me soigne, et je retrouve mon état de santé). Jung, lui, voyait la guérison comme une véritable transformation intérieure de l’individu.
Transformer,
c’est aller au-delà de la forme.
Il ne s’agit
pas de revenir à l’état initial, mais de dépasser cet état. On ne se guérit
vraiment que si, à travers l’épreuve, on a découvert quelque chose que l’on ne
connaissait pas de soi. Quelque chose qui est à la fois nouveau et plus profond
que le petit moi qui oscille entre la toute-puissance et l’impuissance, sans
jamais trouver sa puissance.
Se transformer, c’est trouver cette puissance.
La puissance, ce n’est pas afficher un masque qui donne le change, c’est parvenir à être soi. Être en lien avec soi, voilà ce qui nous décharge du besoin d’être conforme, de plaire ou de redouter l’échec ou la critique. Être soi est le sésame qui ouvre la voie de la créativité. Tant que le « Je » vit en décalage avec le « Soi », toutes les tendances mortifères s’infiltrent dans les failles.
La
puissance, ce n’est pas non plus l’adaptation. Il ne s’agit pas d’une
adaptation au réel, mais d’une découverte du possible. On découvre un autre niveau de
réalité, d’autres perspectives, d’autres potentialités. Plongé dans le chaos, on sent que « ça » pousse.
Quelque chose cherche à émerger, nous pousse à aller vers… à nous élever, à
aller au-delà du seuil qui nous séparait d’une version de nous-même améliorée, plus belle, plus forte, plus précieuse.
Franchir
ce seuil, c’est passer du côté héroïque. Là où commence la quête véritable.
L’épreuve
est un appel.
Pourquoi
certains l’entendent et d’autres pas ? Pourquoi, face à l’épreuve,
certains se relèvent et d’autres déclinent ? Pourquoi certains franchissent ce seuil et
d’autres piétinent ?
Peut-être
parce que le trauma est une rencontre. Une rencontre avec le réel qui appelle une
capacité à regarder les choses comme elles sont et non pas comme nous voudrions
qu’elles soient. Une rencontre, quelle qu’elle soit, invite à s’ouvrir à
l’inattendu et l’imprévu. Que pouvons-nous attendre d’une
rencontre si nous retournons dans les mêmes lieux, redessinons les mêmes
projets, avons les mêmes attentes, récitons le même discours, faisons l’amour
de la même façon ? Une rencontre n’est-elle pas une occasion de découvrir
le nouveau en soi à travers le nouveau de l’autre ? N’est-ce pas la spontanéité
attachée à la surprise de ce que nous « devenons » tout à coup face à
cet inconnu, qui nous rend fantastiquement vivant ?
La
rencontre est toujours une possibilité, à condition d’être en lien avec soi.
Nous
commençons à le pressentir, derrière l’expérience traumatique se dissimule une
double voie : celle de la réticence à la résilience ou celle de
l’aspiration à la transformation. Parce que cette seconde voie est la seule qui
mène à la création, elle vaut la peine qu’on s’y attarde.
S’y
attarder pour passer du Pourquoi ça m’arrive ? à Pour en faire quoi ?
La création de soi a un prix, celui de la transcendance.
Transcender, si on revient à l’étymologie latine du mot, c’est « franchir », « surpasser ». Pour la phénoménologie, la transcendance évoque tout ce qui est au-delà de la conscience, tout ce qui, à première vue, ne peut être perçu. Face à l’épreuve, il y a toujours un sentiment d’injustice et un épuisement qui brouillent les sens et nous fait perdre le sens même de la vie.
Parce que le sens fait souvent défaut, le chemin d’individuation peut paraître éprouvant. Mais le sens ne se trouve pas, il se crée à mesure de la transformation qui s’opère. C’est toute la puissance du processus. Plus on avance, plus « ça » se crée…
Bien entendu, le chemin n’est pas un conte pour enfant. Pour se créer, il faut aller se chercher dans des lieux où la lumière ne passe pas. Il faut traverser l’ombre. Toutes ces zones que l’on passe la plus grande partie de notre vie à éviter à coup de déni ou de refoulement, ou à projeter sur les autres, à coup d’accusations ou de reproches. Observons ce que nous détestons chez les autres, tous les reproches que nous avons à leur faire, et nous aurons un aperçu de tout ce qu’il nous reste à intégrer pour trouver la paix en soi et l’harmonie avec les autres.
Harmoniser les forces contraires : la clé du processus d’individuation.
Ce
que l’on rencontre sur le chemin d’individuation est semblable à ce que l’on rencontre sur le chemin amoureux.
Ce qui rend la traversée difficile, ce qui cause les heurts, ce n’est pas
l’autre. C’est tout ce que nous projetons sur l’autre, ce que nous attendons de
lui, ce qu’il est censé être, ce qu’il est supposé nous donner ou faire au nom
de « l’amour ».
Il en va de même face aux traumatismes de la vie. Ce qui rend le parcours difficile, ce sont les attentes que nous avons. Mais comme l’écrivait Viktor Frankl, dans « Oui à la vie » : » la vie n’est pas un acquis, c’est une chose qui nous est confiée; c’est une tâche de tous les instants. Elle peut donc avoir plus de sens à mesure qu’elle devient plus difficile.«
À nous de voir, si nous maintenons le statu quo ou si nous activons notre pouvoir créatif.
Voilà tout l’enjeu du processus d’individuation : être dans un perpétuel mouvement circulaire qui nous fait toucher le fond sans perdre de vue le sommet. Descendre de plus en plus profondément à l’intérieur de soi et éclairer les zones d’ombre. Jusqu’au moment où il devient possible de rassembler toutes les parts de soi, celles qui ont été blessées (nos vulnérabilités) , celles qui ont résisté (nos ressources), et celles que l’on découvre (nos potentiels), pour en faire un tout harmonieux (Kintsugi) dont la valeur ne reposera plus sur la conformité aux standards, mais sur la singularité de notre composition.
Être soi, ce n’est pas « être comme » ou « ressembler à », c’est être comme personne ne pourra jamais être.
Certes, le voyage n’est pas de tout repos. Mais c’est un chemin qui donne envie non pas de commencer à lire mais de commencer à écrire. [5]
Ce texte fait écho à ce que vous traversez ?
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Niki de Saint Phalle: du traumatisme à la créativité
09/06/2023
Elle disait qu’elle avait eu la chance de rencontrer l’art car elle avait sur le plan psychique, tout ce qu’il fallait pour devenir terroriste. La création lui permettra de rejoindre la couleur, la joie, la musique et la vie, par-delà le noir, le silence et la mort.
En 1994, dans Mon Secret, une lettre adressée à sa fille Laura, elle révèle publiquement l’inceste subi dans son enfance. « Pour la petite fille, le viol c’est la mort », écrit-elle. Elle a onze ans lorsque son père, celui qu’elle considérait comme son héros, transgresse l’interdit. Plus de cinquante ans plus tard, elle mettra des mots sur ce secret longtemps porté seule.
Son œuvre ne se réduit pas à cette histoire. Mais elle en porte profondément les traces : la violence et la peur, le corps féminin, l’enfermement, la destruction, puis la métamorphose, la couleur et la vie. De ce massacre inaugural — je choisis de le nommer ainsi — naîtra une œuvre monumentale, dans laquelle la folie des grandeurs n’a peut-être d’égale que la folie paternelle.
Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely. Source iconographique : The Red List.
Née en 1930, entre bourgeoisie américaine et noblesse française, Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle a onze ans quand son père, son « héros », ce « banquier respectable », met sa main dans sa culotte. Elle est connue pour ses Nanas voluptueuses et ses tirs à la carabine, pour son anticonformisme et son insolence, beaucoup moins pour le combat intérieur qui traverse son œuvre. À la fois bourgeoise et bohème, mannequin en fourreau faisant la une de Vogue et sculptrice en combinaison d’ouvrier, féminine et provocatrice, elle multiplie les identités, les contradictions, les métamorphoses. Dans l’art, elle trouvera une manière d’articuler l’indicible et de donner forme à ce qui, autrement, aurait pu rester enfermé dans le silence.
Quand l’art devient une issue
Elle a 23 ans quand ses démons jaillissent. Elle est internée après une décompensation psychotique. Alors que les psychiatres hésitent entre le diagnostic de schizophrénie et celui de dépression sévère, elle se lance dans la peinture de manière effrénée et découvre ce qui deviendra bien davantage qu’une activité : une nécessité.
C’était mon destin. En d’autres temps, on m’aurait internée pour le restant de mes jours, mais ainsi je n’ai passé qu’une très courte période sous stricte surveillance psychiatrique, subissant une dizaine d’électrochocs. J’ai embrassé l’art comme ma délivrance et comme une nécessité.
Le Centre Pompidou situe précisément à cette période la découverte, par Niki de Saint Phalle, du « pouvoir salvateur » de la pratique artistique.
Pendant son hospitalisation, son père lui adresse une lettre lui demandant pardon d’avoir abusé d’elle sexuellement. Niki dira que cette lettre fit brutalement ressurgir ce qu’elle avait à la fois vécu et tenu à distance. Le passé ne revient pas seulement sous la forme d’un souvenir racontable : il peut faire effraction dans le présent à travers le corps, les sensations et les émotions. Un article de la psychanalyste Simone Korff-Sausse consacré aux traces traumatiques dans l’œuvre d’art décrit chez elle cette oscillation particulière entre oubli et réminiscence, entre amnésie et hypermnésie.*
C’est l’une des caractéristiques de la mémoire traumatique : certains éléments du présent — une odeur, un geste, un bruit, un regard, parfois quelques mots — peuvent réactiver des sensations et des affects liés à une expérience passée, comme si une part de celle-ci n’était pas encore véritablement devenue du passé.
Chez Niki de Saint Phalle, la création semble progressivement offrir un autre destin à cette violence intérieure. Elle dira chercher dans la peinture « une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail », ajoutant : « Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme. »
Niki de Saint Phalle dans son atelier. Visuel recomposé d’après des photographies d’archives — Niki Charitable Art Foundation.
Sa pratique de l’art comme exécutoire fascine le monde entier autant qu’elle lui procure joie et apaisement.
L’art ne fait pas disparaître ce qui a eu lieu. Il ne répare pas le passé. Mais il peut permettre d’en déplacer quelque chose : mettre une matière, une couleur, un geste, une forme entre soi et ce qui, jusque-là, restait enfermé à l’intérieur.
Lorsqu’une activité artistique parvient à nous emporter, les dragons qui nous menacent semblent se replier. Nous ne sommes plus seulement tiraillés entre une raison qui nous impose ceci et une sensibilité qui nous demande cela. Ce qui était subi intérieurement peut être déposé devant soi, regardé, manipulé, transformé. Tout se passe comme si le médium, quel qu’il soit, créait la distance nécessaire entre ce qui nous a menacés, ce que nous avons parfois dû oublier pour survivre, et ce qui cherche malgré tout à se dire.
L’œuvre devient alors un espace intermédiaire entre le monde intérieur et le monde extérieur, une réponse possible lorsque la parole ne suffit pas ou n’est pas encore accessible.
L’activité artistique peut ainsi devenir un pont : remettre du mouvement là où quelque chose s’était figé, et rendre une forme vivante à des parties de soi laissées pour mortes.
Mais chez Niki de Saint Phalle, cette reconstruction ne se joue pas seulement dans l’atelier. Créer suppose aussi de sortir du monde qui l’a blessée et de s’autoriser à en inventer un autre.
À onze ans, je me suis sentie expulsée de la société. Ce père tant aimé est devenu objet de haine, le monde m’avait montré son hypocrisie, j’avais compris que tout ce qu’on m’enseignait était faux. Il fallait me reconstruire en dehors du contexte familial, au-delà de la société.
Alors, elle coupe les liens avec sa famille et quitte également son mari, à qui elle laisse la garde de ses deux enfants. Quitte à culpabiliser, dira-t-elle, autant que ce soit pour quelque chose.
Elle rencontre ensuite Jean Tinguely, avec qui elle nouera une relation à la fois passionnelle et artistique. On peut penser que ce choix difficile, exigeant, parfois brutal — se dégager de ce qui l’enferme pour tenter d’accéder à sa propre vérité — participe lui aussi de son mouvement créateur.
Il est difficile de vivre auprès de ceux qui ne peuvent pas nous aider à nous épanouir.
Niki de Saint Phalle, Le Cheval et la mariée, 1963-1964 — série des Mariées. Grand Palais, exposition Niki de Saint Phalle, 17 septembre 2014 – 2 février 2015. Photographie : Véronique Meflah.
Ce qui sauve n’est pas le pardon : c’est la fidélité à soi-même
Trop souvent, dans les familles — et parfois jusque dans certains discours thérapeutiques — le pardon est présenté comme l’aboutissement nécessaire du chemin. Comme s’il fallait pardonner pour guérir, honorer ses parents pour devenir adulte, sauver le lien pour prouver que l’on va mieux.
Mais le pardon n’est ni une obligation thérapeutique ni une mesure de la résilience.
Pour certains, il viendra peut-être. Pour d’autres, jamais. Ce qui importe d’abord, c’est de pouvoir retrouver suffisamment de sécurité et de liberté intérieure pour choisir : rester, partir, mettre de la distance, renouer éventuellement, ou ne pas renouer.
Alice Miller a beaucoup combattu les injonctions qui maintiennent l’enfant devenu adulte dans une loyauté envers ceux qui l’ont maltraité :
Nous n’avons nul devoir de gratitude envers des parents qui nous ont maltraités.
Alice Miller
Être fidèle à soi ne signifie pas vivre contre les autres. Cela signifie parfois cesser de se trahir pour continuer à leur appartenir.
Être soi, c’est se jeter à l’eau et explorer le champ des possibles.
C’est aussi ce que raconte le parcours de Niki de Saint Phalle. Chez elle, l’activité artistique devient le point de départ d’une expérience intérieure dans laquelle ce qui assaille le moi devient aussi ce qui le sauve et le libère.
Elle s’autorise tout et son contraire : la violence et le jeu, le masculin et le féminin, la destruction et la création, la mort et la couleur. Elle ne résout pas les contradictions : elle les met au travail. Elle danse avec le chaos.
C’est précisément ce que la psychanalyse appelle la sublimation : non pas supprimer la pulsion, la colère ou le désir, mais leur trouver une autre destination. Lacan parlait de la sublimation comme de « la forme même dans laquelle coule le désir ». Une forme qui sera la peinture et la sculpture pour Niki, la chanson pour Barbara, l’écriture pour Christine Angot, le cinéma pour d’autres.
L’art ne blanchit pas la violence. Il lui donne une forme. Et donner une forme à ce qui nous déborde, c’est déjà ne plus en être seulement l’objet.
Traumatisme n’est pas synonyme de psychopathologie
Le trauma est vorace. Mais il n’a pas tous les droits. Il existe aussi en nous des territoires qui ne lui appartiennent pas.
Plus on s’oriente vers ce qui sollicite la spontanéité, la curiosité, le plaisir ou la joie, plus on se rapproche de ce qui a résisté, de ce que le trauma n’a pas réussi à coloniser.
Alors, quelque chose bouge. Une fleur sauvage pousse à travers une fissure de l’asphalte. Comme dans le symbole taoïste, le noir porte déjà en lui un point de blanc : le germe d’un mouvement contraire.
Ce mouvement devient une direction. Peu importe qu’à son origine il y ait de la joie, de la rage, de la tristesse ou de la colère. Ce qui compte, c’est qu’il nous pousse quelque part.
C’est là que peut réapparaître la puissance créatrice. Non comme une nouvelle injonction — il faudrait maintenant faire quelque chose de magnifique de son trauma — mais comme le signe que toute notre énergie n’est plus occupée à tenir. Quelque chose redevient disponible pour désirer, imaginer, essayer, inventer.
Sortir de la survie ne consiste pas seulement à aller moins mal. C’est retrouver un élan. Peu importe où il nous conduira.
C’est peut-être cela que Clarissa Pinkola Estés appelle la vie créatrice lorsqu’elle écrit qu’elle « n’est pas seulement dans les pensées, les actes ou le talent, elle est dans le simple fait d’être ».
La créativité ne signifie donc pas produire de l’extraordinaire. Elle peut commencer beaucoup plus simplement : se laisser toucher par quelque chose au point d’avoir envie de lui répondre.
« Ce n’est pas de la virtuosité, c’est aimer quelque chose à un point tel — une personne, une idée, sa terre ou l’humanité entière — que, de ce flot généreux, on ne peut rien faire d’autre que créer. La volonté ne joue aucun rôle. On doit le faire, un point c’est tout. »
La créativité commence peut-être là : quand quelque chose, en nous, recommence à pousser.
Risquer d’être jugé vaut mieux que se recroqueviller
On retrouve cette force créatrice dans toute l’œuvre de Niki de Saint Phalle. Des assemblages d’un arsenal de tueuse au fabuleux Jardin des Tarots, en passant par les tirs-happenings qui l’ont fait connaître mondialement, jusqu’aux Mariées, aux prostituées et aux fameuses Nanas envahissant les espaces publics, elle modèle sans cesse de nouvelles formes.
Elle nous fait voyager au cœur d’un paysage mental sombre et lumineux à la fois, torturé et brillant, violent et vulnérable, fort et fragile. Son œuvre nous touche parce qu’elle ne s’adresse pas à quelques-uns par-ci, par-là : elle vient chercher quelque chose en chacun de nous.
Et surtout, elle refuse de rester à la place où son histoire aurait pu l’assigner.
Niki de Saint Phalle, La Toilette, 1978. Source iconographique : L’Express, « Niki de Saint Phalle, super nana », 27 septembre 2014.
Si notre force créatrice reste bloquée, nous risquons de rester cantonnés à l’imitation, à ce qu’on attend de nous. Or créer, c’est précisément aller vers ce qui nous attire, essayer autre chose, montrer, prendre de la place. Et cela comporte un risque : déplaire, être jugé, rejeté, ou simplement échouer.
Débloquer cette force, c’est aussi accepter ce risque.
Mieux vaut parfois risquer l’aventure et l’échec que se faire toute petite et se recroqueviller sur ses peurs.
Prendre de la vigueur est un droit de naissance.
L’ombre : cette inconnue en soi qu’il faut apprivoiser
L’œuvre de Niki de Saint Phalle est une confrontation permanente avec l’ombre.
Quand elle crée ses Mariées presque cadavériques ou lorsqu’elle tire sur des figures symboliques de l’autorité, elle ne cherche pas à devenir pure, pacifiée ou raisonnable. Elle va chercher la haine, la rage, la peur et la barbarie là où elles sont, pour tenter d’en faire quelque chose.
« J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir […] Un assassinat sans victime. »
La formule est terrible. Et magnifique.
Parce que tout est là : un assassinat, mais sans victime.
Un tir contre le père, le patriarcat, le religieux, le politique, la toute-puissance. Mais aussi contre sa propre violence. Ce qui aurait pu être retourné contre elle-même ou contre quelqu’un d’autre trouve un cadre, une scène, une matière.
Niki elle-même donne à ces Tirs une dimension thérapeutique :
« En tirant sur moi, je tirais sur la société et ses injustices. En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps. Pendant deux années passées aux tirs, je ne fus pas malade une seule fois. Quelle thérapie ce fut pour moi ! »
Niki de Saint Phalle ne tire pas pour tuer. Elle tire pour vivre.
Elle règle ses comptes mais elle nourrit son âme. Elle utilise l’objet phallique en le détournant de son but. Jusqu’à ce qu’elle réalise que tirer devient une drogue.
Elle évoque « une sensation aussi difficile à décrire que l’acte d’amour », et elle poursuit dans une de ses lettres à son ami Pontus, directeur du Moderna Museet de Stockholm :
« Après une séance de tir, j’étais complètement sonnée. Je devenais dépendante de ce rituel macabre, même s’il était joyeux. J’en arrivais au point où je perdais le contrôle de moi-même, mon cœur battait la chamade pendant que je tirais. Je tremblais avant et pendant la séance. J’étais dans une sorte de transe extatique. L’idée de perdre le contrôle m’effraie et je déteste la dépendance. Alors j’ai renoncé. »
Voilà une nuance essentielle.
Tout ce qui soulage ne libère pas nécessairement.
Une stratégie peut avoir été salvatrice à un moment donné et devenir enfermante lorsqu’elle se répète.
Elle ne sacralise donc même pas ce qui l’a sauvée. Lorsque le Tir devient répétition et menace de prendre le pouvoir, elle cesse. Plus tard, confrontée à la maladie, elle sera tentée d’y revenir, mais renoncera encore :
« Je ne trouvais pas de nouvelle idée pour le Tir. Je ne voulais pas refaire la même chose. Il fallait du neuf ou rien. »
Puiser dans la créativité pour nourrir sa force intérieure
C’est peut-être là l’un des aspects les plus intéressants de son parcours : la créativité n’est pas seulement une décharge. Elle suppose aussi du discernement.
Créer, c’est pouvoir sentir si ce que l’on fait ouvre quelque chose ou si cela nous ramène encore et encore au même endroit.
Niki construit des monstres dans lesquels on peut vivre et des seins dans lesquels on peut dormir. Elle joue avec les contraires, les paradoxes et les contradictions. Elle transforme la peur en volume, la colère en geste, la démesure en architecture. Elle n’est pas contre les hommes, elle est pour la Femme. Elle milite en couleurs pour le respect de l’autre et pour le droit de dire STOPà toute forme d’injustice ou de domination.
Ce qui m’intéresse ici n’est donc pas seulement sa capacité à créer. C’est cette force intérieure qui lui permet de discerner ce qui ouvre de ce qui enferme, de choisir ce qu’elle nourrit et ce qu’elle abandonne.
La force n’est peut-être pas dans le coup de feu. Elle est dans celle qui tient l’arme et reste suffisamment présente à elle-même pour savoir quand la poser.
Dans une approche jungienne, j’y vois la figure d’un animus devenu allié : un guerrier intérieur qui protège, tranche et donne une direction sans avoir besoin de (se) faire la guerre. Quelque chose aussi de l’Empereur du Tarot de Marseille : un point d’appui intérieur stable et protecteur.
Trouver un point d’appui : en soi et dans la relation
L’animus : le bras de la créativité
Le désir peut être là, l’imagination immense, l’intuition juste : encore faut-il une force capable de leur donner une direction et de faire le geste.
Dans sa forme équilibrée, l’animus ne pousse pas à faire toujours davantage. Il donne de l’assise. Il permet de sentir : je veux, je choisis, je tranche. C’est une force de discernement autant que d’action.
On pourrait presque la reconnaître dans le corps : une musculature qui soutient plutôt qu’elle ne se crispe, une parole plus exacte, une décision qui n’a plus besoin de s’agiter pour s’imposer. Les pensées, le désir et l’action cessent de tirer chacun de leur côté.
Le bras peut alors accomplir ce que le désir pressent.
Lorsque cette fonction a été peu soutenue, dévalorisée ou attaquée, la force qui devrait nous porter peut se retourner contre nous. Le désir demeure, mais le bras hésite, se paralyse ou frappe au mauvais endroit. Il peut se retourner contre soi — en nous limitant, en nous faisant douter, en empêchant le passage à l’acte — ou se décharger vers l’extérieur dans le contrôle, l’agressivité, la domination.
À l’inverse, lorsqu’un soutien interne se construit suffisamment, quelque chose s’ordonne. On s’écoute davantage, on se fait confiance, on discerne plus clairement ce qui est juste pour soi. Il devient possible d’avancer avec la peur plutôt que d’attendre qu’elle disparaisse, de transformer une intention en acte et de rester plus fidèle à ce que l’on sent juste.
Créer — au sens large — devient alors moins conflictuel. Non parce que tout devient facile, mais parce que nous cessons de lutter contre notre propre mouvement.
Ce qui demande à prendre forme trouve enfin un appui pour le faire.
Le soutien intérieur se construit aussi à plusieurs
« Donnez-moi un point d’appui et, avec mon levier, j’ébranlerai le monde », disait Archimède.
Bien souvent nous oublions l’importance de ce point d’appui.
L’animus ne se construit pas toujours dans la solitude. Lorsque cette fonction manque encore d’assise, une relation suffisamment stable peut contribuer à lui en donner une.
Chercher un appui extérieur n’est ni un signe de faiblesse ni un renoncement à son autonomie. Avant de trouver la sécurité en soi, il faut d’abord pouvoir la rencontrer chez quelqu’un.
Quelqu’un qui ne décide pas pour nous, ne nous façonne pas à son image, mais dont la stabilité, la confiance ou le regard nous permettent progressivement de trouver notre propre stabilité, notre propre confiance, notre propre regard.
Ce quelqu’un peut être un ami, un partenaire, un thérapeute, un professeur, un auteur, une institution. Ou un compagnon de création.
Jean Tinguely fut aussi cela pour Niki de Saint Phalle. Lorsqu’elle lui montre les petits morceaux de papier sur lesquels elle griffonne ses projets, il ne lui explique pas qu’ils sont irréalisables. Il lui répond :
« Niki, le rêve c’est tout, la technique c’est rien, ça s’apprend. »
Il ne lui impose pas son rêve. Il donne du crédit au sien.
C’est peut-être cela qu’une relation suffisamment bonne peut offrir : non pas nous dire qui devenir, mais nous rendre davantage capables d’être nous-mêmes. Penser avec notre propre tête, sentir ce qui nous convient, discerner ce qui est juste, choisir et agir en conséquence.
Une relation qui nous fait grandir ne nous rapetisse pas. Elle éveille la curiosité, l’intelligence, la sensibilité. Elle « actualise notre puissance », pour reprendre Aristote.
Le bon appui ne nous rend pas dépendants de lui. Il nous aide à trouver le nôtre.
Mais il reste un paradoxe : nous avons besoin du regard des autres pour nous construire, et pourtant nous ne pouvons pas leur abandonner le dernier mot sur notre valeur.
Niki l’écrit à sa mère avec une violence saisissante :
« Votre mauvaise opinion de moi, ma mère, me fut extrêmement douloureuse et utile. J’appris à ne compter que sur moi. L’opinion des autres ne m’importait pas. Cela me donna une immense liberté. La liberté d’être moi-même. Je rejetterais votre système de valeurs et inventerais le mien. »
Il ne s’agit donc pas de ne plus avoir besoin des autres. Il s’agit que leur regard cesse d’être le tribunal suprême de notre existence.
S’entourer des bonnes personnes pour soi, puis apprendre peu à peu à reconnaître de l’intérieur ce qu’elles nous ont aidés à sentir. Délaisser peu à peu l’idéal de perfection, la comparaison permanente et le besoin d’être validé pour découvrir une sensation plus intime d’accord avec soi.
Entrer en résonance avec soi plutôt que passer sa vie à chercher la reconnaissance.
Faut-il être artiste pour sublimer ?
Non.
Créer vient du latin creare : faire naître, produire, engendrer.
La création dont il est question ici ne demande ni musée, ni talent particulier, ni public. On peut créer une œuvre, bien sûr, mais aussi une manière nouvelle d’habiter son corps ou sa vie, d’entrer en relation, de choisir, d’aimer, de poser une limite, de trouver un mot — ou simplement d’inventer une réponse que l’on n’avait jamais donnée jusque-là.
Et ce qui naît ensuite n’a pas davantage besoin de prendre racine dans la souffrance. Nous pouvons créer depuis la joie, le désir, la curiosité, une rencontre, un émerveillement. Pas plus qu’il n’est nécessaire de remercier ce qui nous est arrivé sous prétexte que nous aurions grandi grâce à cela : cette injonction serait une nouvelle violence.
Mais lorsque quelque chose de vivant recommence à circuler, nous pouvons parfois reprendre la matière de notre histoire et lui donner une autre forme.
Sans jouer les Niki de Saint Phalle, sans héroïser la souffrance, en restant attentifs à nos forces comme à nos fragilités, à nos goûts comme à nos dégoûts, il devient possible de déplacer la représentation que nous avons de ce qui nous est arrivé.
Pétrir un peu de la puanteur et de la noirceur qui nous encombrent pour essayer d’en faire quelque chose qui nous appartient enfin.
Laisser derrière soi un lieu pour rêver.
Niki de Saint Phalle s’est éteinte à 71 ans.
Pendant plus de vingt ans, elle aura travaillé à sa plus grande construction artistique : le Jardin des Tarots. Un lieu où rêver, un jardin de joie et d’imagination peuplé de l’Impératrice, du Magicien, de dragons, de serpents et de figures monumentales inspirées des arcanes du Tarot. Elle y vivra même plusieurs années, installée à l’intérieur de l’Impératrice. La femme qui avait dû si tôt chercher comment survivre au monde finit ainsi par en construire un dans lequel elle peut habiter.
Elle disait avoir voulu rendre les gens heureux en leur donnant quelque chose de beau.
Fréquenter la beauté, écrit Charles Pépin dans La confiance en soi, c’est se rapprocher de soi. Non pas simplement « s’évader », mais plonger plus profondément en soi pour y retrouver la possibilité de la confiance.
C’est peut-être pour cela que nous éprouvons tant de gratitude envers les artistes qui nous bouleversent. La beauté ne nous détourne pas nécessairement de nous-mêmes : parfois, elle nous y ramène. Et chaque fois qu’elle nous touche vraiment, elle peut nous rendre un peu de cette force qui permet d’être soi.
Fréquentons donc la beauté, aussi librement que possible et aussi souvent que possible.*
Valérie Pharès Psychopraticienne
Références:
Simone Korff-Sausse, S. (2019). Les traces traumatiques dans les œuvres d’art. Le Coq-héron, 237(2), 124-129. https://doi.org/10.3917/cohe.237.0124.
Charles Pépin. La confiance en soi
Version initiale publiée dans DAPAT Magazine n°3, janvier 2023. Texte largement enrichi et actualisé en 2026.
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Les premiers liens affectifs influencent directement notre capacité à faire face aux aléas de la vie.
Vous venez d’apprendre qu’un ami vous a trahi, que votre conjoint vous trompe ou que votre boss vous licencie, qu’elle est la première personne à qui vous avez envie de vous confier ?
La personne capable de nous réconforter en cas de détresse n’est pas toujours celle avec qui nous avons envie d’être quand tout va bien.
Si chaque lien a sa spécificité, le premier d’entre eux, le plus fondateur dans la construction de la personnalité et le plus puissant vecteur de bien-être ou de mal-être, est le lien d’attachement (1).
En psychologie, l’attachement correspond au lien affectif de base que le bébé développe avec sa principale figure d’attachement, le plus souvent la mère.
Depuis les travaux de John Bowlby et Mary Ainsworth, élaborés dans les années 60 à partir de l’éthologie, l’attachement est devenu une théorie. Une théorie qui a donné un cadre scientifique à notre plus grande source de joie et de chagrin : les relations affectives. Une théorie selon laquelle le bébé et la mère sont biologiquement programmés : le premier pour rechercher instinctivement sa proximité pour le sécuriser ; la seconde, pour y répondre et le rassurer. Une théorie qui nous démontre à quel point la qualité des liens précoces a un impact sur notre capacité de résilience et marque au fer rouge notre façon de vivre nos relations, qu’elles soient amoureuses, amicales ou intersubjectives.
Il n’y a qu’Instagram pour donner l’illusion que la vie d’un bébé est géniale alors qu’elle est une menace permanente. Tout l’effraie : le froid, le chaud, une porte qui grince, une voix trop forte, des négligences.
L’enfant a besoin d’un adulte sécurisant, empathique et chaleureux pour réguler sa vulnérabilité.
C’est ce qui va favoriser son sentiment de sécurité intérieure et son désir d’exploration. C’est la double vocation du lien d’attachement.
À partir de ce système d’attachement, l’enfant, entre 9 et 12 mois, utilise sa figure d’attachement comme une base de sécurité d’où partir en exploration et où revenir, s’il se sent fatigué ou effrayé, notamment(2). La mère devient un havre de sécurité jusqu’au moment où l’enfant a le sentiment de sa présence même quand elle est absente. Le voilà équipé d’un moi fort et prêt pour l’autonomie.
Selon Bowlby, si chaque fois qu’un bébé a été dans la détresse, la mère (ou la personne qui en prend soin de façon régulière – le « care-giver ») a répondu rapidement, de manière sensible, prévisible et chaleureuse, aux besoins d’attachement de l’enfant, celui-ci développe deux représentations.
La première concerne l’idée qu’il se fait de l’autre : l’autre est digne de confiance, disponible, il peut m’aider à trouver des solutions.
La seconde concerne l’idée qu’il se fait de lui : je suis digne d’intérêt et digne d’amour puisque même si je suis triste, en colère ou effondré, je suis écouté, reconnu et compris dans ma façon d’être touché par ce qui m’entoure.
Par ailleurs, l’enfant développe un sentiment d’efficacité personnelle et de confiance puisque ses signaux ont reçu une réponse rapide, sur mesure et sans jugement. On dira d’un tel enfant qu’il a un lien d’attachement « sécure ».
À l’inverse, l’enfant qui aura manqué d’attention et de régularité, subi des menaces, des moqueries, des négligences ou des désaveux, sera contraint de développer des stratégies pour pallier les carences et les privations de la mère et/ou de l’environnement (3). Il développera un style d’attachement « insécure » qui le poussera soit à minimiser ses besoins, ses émotions et apprendre à ne compter que sur lui (personnalité « évitante ») ; soit à exagérer ses émotions pour, à tout prix, maintenir le lien et montrer qu’il est là (personnalité « anxieuse »).
Si la personne au style « sécure » a pu développer un moi fort (4), avec une bonne image d’elle-même et du monde (60 % de la population), les personnes au style « insécure » ont été empêchées d’être elles-mêmes (40 %). Ces dernières ont développé ce que Donald Winnicott a appelé un « faux-self », leur permettant, certes, de donner le change en société, mais empêchant le véritable soi de s’épanouir.
Nos représentations d’attachement sont actives depuis le berceau jusqu’à la mort (5) et se réactivent dans les moments difficiles. Elles laissent des empreintes émotionnelles.
De la qualité de ce lien primaire avec notre figure d’attachement va dépendre notre capacité à être seul, à gérer les séparations, les ruptures, les pertes, mais aussi les échecs, les conflits et toutes les situations venant toucher l’émotionnel et l’estime de nous-mêmes.
Regarder les besoins de proximité et de sécurité de l’enfant comme une étape nécessaire de son développement, et la réponse de la mère comme une étape encore plus fondamentale pour la construction de l’estime de soi, permet de prendre conscience des enjeux des 1000 premiers jours de la vie d’un enfant.
Pour que cette mère « suffisamment bonne », telle que la décrivait Winnicott, puisse offrir un attachement « sécure » à son enfant, encore faut-il que son environnement, son état psychologique et sa sensibilité lui permettent de le faire.
Une mère insécurisée, déprimée, esseulée ou pire, qui se retrouve à la rue, enceinte et sans ressource, est une femme qui n’a plus aucune base de sécurité. À l’âge adulte, cette base est soit la famille d’origine, soit celle que l’on s’est créée dans une nouvelle relation. Celui qui n’en dispose pas est sans racines et dans une solitude extrême (6).
Soutenir ces mères dans leur solitude, les réconforter et les informer, c’est leur offrir une nouvelle base de sécurité propice à une future autonomie, leur donner des clés pour être des « mères suffisamment bonnes », et permettre à leurs enfants d’orienter leur développement vers un style « sécure ».
Si la théorie de l’attachement n’a pas pour ambition de faire grandir nos enfants sans frustrations et sans troubles affectifs, John Bowlby estimait que tenir compte de nos connaissances actuelles favoriserait un immense accroissement du bonheur chez l’homme et une réduction comparable de ses problèmes psychiques.
Dans une société souffrant d’une insécurité grandissante, dont les acteurs se réfugient tour à tour dans la dépression ou la toute-puissance, à coup de pilules ou de déclarations de guerre, prendre soin des premiers liens d’attachement n’est-il pas un enjeu vital ?
C’est cet enjeu qui a motivé mon engagement aux côtés de la fondation DAPAT. Mettre mon expérience personnelle et professionnelle au service d’une fondation qui soutient les femmes et les mères en détresse a une double ambition : rendre accessible des concepts clés de psychologie pour mieux comprendre ce qui fragilise ou sécurise un être humain et donner des repères pour favoriser le développement de l’estime de soi, premier support de résilience.
Si vous faites partie ou connaissez des associations qui œuvrent dans cette direction, DAPAT est susceptible de leur donner un coup de pouce. Vous pouvez leur faire découvrir nos actions via le site internet de la fondation (www.dapat.fr) et les inviter à candidater aux prochains prix DAPAT.
Ce texte fait écho à ce que vous traversez ?
Je reçois en consultation à Gasny, à Boulogne-Billancourt et en visioconférence. Un premier rendez-vous permet de faire connaissance et de préciser ensemble votre demande.
Cet article évoque des violences sexuelles intrafamiliales ainsi qu’une situation de grande précarité.
Nous pourrions être tentés de répondre « oui ». Pourtant, ce qui fait le bonheur des uns peut aussi rappeler aux autres un bonheur perdu, manqué ou devenu inaccessible.
Oui, nous sommes des êtres héliotropiques, nos corps se tournent naturellement vers la lumière, nos cellules ont besoin de vitamine D, nos yeux d’immensité et notre âme de chaleur. Mais si certains d’entre nous ont le privilège de pouvoir faire le plein d’été, d’apéritifs et de restaurants au bord de l’eau, d’étaler crème solaire et bikini sur les plages de Mykonos ou de Calvi, nous n’avons pas tous la « possibilité d’une île ».
L’été est synonyme d’évasion. Mais — car il y a toujours un « mais » dans la vraie vie, n’est-ce pas ? — tout le monde ne prend pas le large. L’horizon, pour certains, n’est pas une promesse de départ.
Si l’égalité est proclamée en droit, tout le monde ne l’approche pas dans les faits.
Pour Marie, jeune femme aux longs cheveux bruns que j’ai croisée ce matin aux abords d’une crique cannoise, l’été est synonyme d’errance. La terreur se lisait sur son visage.
Marie est un prénom d’emprunt. Certains éléments permettant son identification ont été modifiés.
À en croire Nietzsche, « toutes choses veulent être tes médecins ». Il voulait dire par là que les épreuves sont constitutives de la vie, que la résilience est un facteur de croissance, qu’aucune vie ne peut être écrite à l’avance : elle s’écrit à mesure qu’elle est vécue, traversée et reprise.
Certes, nous avons tous notre lot d’épreuves et nous pouvons disposer de ressources que nous ignorons encore. Cependant, en tant que femme, je ne me suis pas retrouvée à la rue à 18 ans. Et vous ?
Marie a passé la nuit dehors. Son oncle lui impose des violences sexuelles depuis des années. La veille, elle a refusé un nouvel acte sexuel. Après l’avoir menacée, il l’a jetée dehors. Elle pense être enceinte. Il était sa seule famille. À présent, elle est seule.
Elle m’a confié tout cela dans un flot précipité, en quelques instants.
Qu’est-ce qui, dans ce moment, lui a permis de parler ? Pourquoi déposer cette révélation auprès de moi, qui venais tranquillement méditer sur une plage de sable blanc ?
Dans Le Berceau des dominations, Dorothée Dussy, anthropologue, reprend cette phrase de Christine Delphy : « Pâtir n’est pas compatir. »
En matière d’inceste, rappelle Dorothée Dussy, aucun degré d’empathie ne peut entièrement remplacer l’expérience
L’expérience de l’inceste… Quel « truc » étrange, lorsqu’on y songe. Une expérience si difficile à concevoir que les regards se chargent parfois de gêne, d’effroi ou de scepticisme lorsque vous osez confier que le sujet vous est familier.
Elle est surtout incompréhensible pour l’enfant qui ne sait ni nommer ce qui lui arrive ni penser l’impensable. J’ai moi-même longtemps suivi la règle sociale et familiale qu’impose le système incestueux : se taire.
Le silence est ce qui permet aux violences de se répéter et aux histoires d’enfants agressés de s’empiler sans jamais se rencontrer.
Avec Marie, je replonge dans l’enfer d’un monde où l’enfant est réduit à un objet. Pendant un instant, je retrouve ce sentiment d’impuissance. Ses mots résonnent sur un clavier devenu trop sensible. Je respire sa honte, sa peur, son effroi — tous ces sentiments qui isolent dans la détresse.
Mon corps reconnaît quelque chose avant même que je puisse le penser. Mes jambes tremblent avec les siennes. La nausée monte, plusieurs fois.
Proust l’avait pressenti : « Quand d’un passé ancien rien ne subsiste… l’odeur et la saveur restent encore longtemps. »
Le corps n’oublie jamais les madeleines qu’on lui a fait avaler.
L’inceste est difficile à entendre, à cerner, à comprendre, parfois même à supporter. Le poids des mots, des odeurs et des images peut devenir accablant, écrasant, suffocant.
Et pourtant, autour de nous, l’été continue.
Cet après-midi, j’irai me baigner, manger une glace et rire auprès de celui qui m’a appris qu’un lien pouvait ne pas être fait de pouvoir ou de domination.
L’été est une saison lumineuse.
Rien n’est entièrement écrit. Il existe parfois une possibilité de sublimer, de transformer et de créer quelque chose à partir de la boue dans laquelle la vie nous a propulsés. Freud a conceptualisé la sublimation. Les parcours d’Élie Wiesel et de Boris Cyrulnik témoignent, chacun à leur manière, d’une transformation possible après l’épreuve.
Je peux moi-même témoigner d’une résilience possible.
Mais, pour Marie, la précarité vient se superposer à l’indicible. Moi, je n’ai pas eu à choisir entre la rue et l’agression. Je n’ai pas eu à lutter pour manger, me laver ou dormir.
La résilience n’est pas seulement une force individuelle. Elle dépend aussi des conditions matérielles, des rencontres, de la protection et du soutien que l’environnement peut offrir.
Je regarde Marie et je ne peux m’empêcher de me projeter.
Comment fait-on quand on n’a d’autre décor que la rue, la détresse et une solitude absolue ?
Comment fait-on quand on n’a plus de refuge, plus de soutien, plus personne vers qui se tourner ?
Vers quel horizon une femme violentée peut-elle porter son regard ?
Ce matin-là, une réponse a commencé à se dessiner pour Marie lorsque je me suis tournée vers ces associations discrètes et ces milliers de bénévoles qui œuvrent quotidiennement pour la dignité, la sécurité et le respect des femmes en situation d’errance.
Dorothée Dussy rappelle que les études conduites dans des contextes différents convergent sur un même constat : le fait d’être une fille constitue un facteur particulier de vulnérabilité, y compris pendant l’enfance. Cela ne doit pas nous faire oublier que les garçons peuvent également être victimes et qu’ils rencontrent souvent des obstacles spécifiques lorsqu’ils cherchent à parler.
Alors, protégeons nos enfants, filles comme garçons, même lorsqu’ils nous trouvent excessivement inquiets ou paranoïaques. Face à de telles violences, prévenir, repérer et protéger restent essentiels, car la guérison, elle, n’est jamais totale.
Selon la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, chaque année, 160 000 enfants sont encore victimes.
Derrière ces chiffres, il y a autant de vies contraintes au silence — et une responsabilité collective : entendre, protéger et agir.
En matière d’inceste, il n’existe pas de compte à rebours permettant d’effacer ce qui a eu lieu. Mais il existe des rencontres, des liens, des lieux et des accompagnements grâce auxquels une histoire peut reprendre autrement.
Ce matin-là, je n’ai pas médité comme je l’avais prévu.
J’ai médité autrement.
Valérie Pharès Psychopraticienne
Pour aller plus loin
Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Pocket, 2021.
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Refuge, reflet de nos goûts et de nos valeurs, miroir de l’âme, notre maison, comme l’écrivait joliment Gaston Bachelard, est notre coin du monde.
Là où l’étymologie évoque un lieu de séjour, première source de confort et de protection, l’âme du poète y transpose le berceau dans lequel les fées nous ont délicatement posés avant que nous soyons jetés au monde.
La maison est d’abord notre premier univers.
Qu’elle soit au centre de la ville, en périphérie ou en rase campagne, maison individuelle ou appartement emboîté parmi d’autres, « la maison est une retraite, un refuge, un centre»[1]. En son sein, nous avons fait nos premiers pas, balbutier nos premiers mots, laisser couler nos premières larmes. Larmes de joie, d’effroi ou de manque. D’une façon ou d’une autre, une part de nous reste attachée à ce premier berceau.
Il y a les maisons. Et puis il y a celle qui continue à vivre en nous.
Souvenir de protection ou lieu de menace. Maison heureuse, maison silencieuse, maison imprévisible. Chambre solitaire ou intimité partagée. Du jardin aux fourneaux, de l’odeur des madeleines au parfum qui descend l’escalier, du bourdonnement d’une abeille à la voix du père ou d’une mère, il y a des passés inoubliables. Il suffit parfois d’un tout petit rien pour qu’un lieu disparu depuis longtemps réapparaisse intact. Car nous quittons les maisons de notre enfance. Elles ne nous quittent pas toujours.
La maison est aussi un symbole.
Elle possède des murs, un toit, des fenêtres et une porte. Mais psychiquement, elle parle aussi de limites, d’intimité, de sécurité et d’appartenance. Ce qui peut entrer. Ce qui doit rester dehors. Ce que l’on montre. Ce que l’on cache. Les pièces dans lesquelles on peut circuler librement — et celles dont on apprend à ne pas franchir le seuil. Chaque pièce est porteuse d’expériences intimes et singulières. Chaque espace peut ainsi garder la trace d’une expérience singulière. Certains souvenirs nous réchauffent. D’autres nous mettent encore mal à l’aise sans que nous sachions toujours pourquoi
Fermez les yeux quelques secondes et laissez revenir la maison de votre enfance.
Quelle pièce s’avance vers vous en premier ?
La couleur des murs. La lumière. Les meubles. Les bruits. Une odeur peut-être.
Et surtout : comment vous sentiez-vous lorsque vous étiez là ?
C’est peut-être cela, finalement, que raconte notre première maison : non seulement l’endroit où nous avons grandi, mais la première manière dont nous avons appris à habiter le monde.
Et vous, lorsque vous pensez à la maison de votre enfance : était-ce un refuge, un territoire à surveiller… ou les deux à la fois ?
Valérie Pharès
[1] G. Bachelard, La terre et les rêveries du repos : essai sur les images de l’intimité́, Edition 2004
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Quand le souffle rencontre le son : cohérence cardiaque, musique et auto-hypnose
20/04/2020
Il existe des moments où penser davantage ne nous aide plus beaucoup. Le corps est tendu, l’esprit continue de tourner, le sommeil se dérobe, les émotions prennent trop de place.
La cohérence cardiaque propose alors un chemin très simple : revenir au souffle et agir, par la respiration, sur certains mécanismes de régulation physiologique.
Article initialement publié le 20 avril 2020 — revu et actualisé.
Dans ces moments-là, revenir au souffle peut constituer un premier point d’appui.
Non pas pour faire disparaître ce qui nous traverse. Non pas pour « penser positif ». Mais pour agir, très simplement, sur notre état physiologique et créer un peu plus d’espace entre ce que nous ressentons et la manière dont nous y répondons.
La respiration peut modifier la manière dont notre corps traverse l’instant.
La cohérence cardiaque : quand le souffle influence le rythme du cœur
Notre cœur ne bat pas comme un métronome. L’intervalle entre deux battements varie en permanence : c’est ce que l’on appelle la variabilité de la fréquence cardiaque.
Cette variabilité est notamment influencée par la respiration et par le système nerveux autonome, celui qui participe à la régulation de fonctions que nous ne contrôlons pas volontairement : rythme cardiaque, digestion, vigilance, récupération…
Lorsque nous ralentissons volontairement notre respiration, les rythmes respiratoire et cardiaque tendent davantage à se synchroniser.
Les recherches consacrées à la respiration montrent qu’un rythme situé autour de six respirations par minute — avec des variations individuelles — peut augmenter la variabilité cardiaque et favoriser certains mécanismes de régulation parasympathique.
La cohérence cardiaque propose donc quelque chose d’assez singulier : utiliser une fonction à la fois automatique et volontaire — respirer — pour influencer indirectement ce qui, en nous, ne se commande pas directement.
5 minutes peuvent déjà constituer un temps de pratique.
Certains protocoles proposent de renouveler l’exercice plusieurs fois dans la journée. Plus qu’une règle absolue, l’essentiel réside probablement dans la régularité et dans la possibilité d’en faire une expérience suffisamment simple pour pouvoir y revenir.
Respirer avec la musique
Suivre pendant plusieurs minutes un rythme respiratoire régulier n’est pourtant pas toujours aussi facile qu’il y paraît.
C’est précisément là que le travail d’Anthony Doux apporte quelque chose.
Artiste, compositeur et praticien sonore, Anthony explore depuis de nombreuses années les liens entre musique, respiration et expérience intérieure. Il a notamment créé des guides respiratoires musicaux dans lesquels le mouvement sonore accompagne naturellement l’inspiration et l’expiration.
Le son devient alors moins quelque chose que l’on écoute qu’un rythme sur lequel le souffle peut venir s’appuyer.
La musique peut également agir comme un support attentionnel et émotionnel. Les recherches consacrées aux interventions musicales retrouvent des effets intéressants sur le stress et l’anxiété, même si ceux-ci varient selon les personnes, le contexte, la musique utilisée et les modalités d’écoute.
Il n’existe probablement pas une fréquence ou une musique qui « guérit ». En revanche des sons, des rythmes et des univers musicaux peuvent nous aider à nous déposer autrement dans une expérience.
À cette respiration guidée par la musique, on peut ajouter une troisième dimension : l’auto-hypnose.
Une manière de travailler aussi avec l’attention, les sensations et l’imaginaire.
Dans les enregistrements créés avec Anthony Doux, le souffle constitue donc le premier fil conducteur. La musique lui donne son rythme. Puis la voix invite progressivement l’attention à se déplacer vers une sensation, une image ou une expérience intérieure.
Trois portes différentes, en quelque sorte :
le souffle pour le corps, la musique pour soutenir le rythme et la sensorialité, la voix pour accompagner l’attention et l’imaginaire.
Elles peuvent alors converger vers une même expérience : ralentir suffisamment pour percevoir ce qui se passe en soi.
Une pratique de régulation, pas une injonction au calme
Je relis aujourd’hui ces séances avec un regard différent de celui que je portais sur elles lors de leur création en 2020.
Je parlerais moins volontiers de « retrouver l’harmonie » ou de « chasser le stress ». Parce qu’un état intérieur ne se commande pas. Et parce qu’il n’est pas toujours souhaitable de chercher immédiatement à faire disparaître une émotion, une agitation ou un symptôme.
Une pratique respiratoire peut simplement permettre d’observer :
Que se passe-t-il dans mon corps lorsque je ralentis ?
Puis-je sentir ma respiration sans chercher à la modifier davantage ?
Est-ce que quelque chose s’apaise ? S’intensifie ? Résiste ?
Parfois, quelques minutes suffisent pour retrouver davantage de disponibilité intérieure. Parfois non. Et cela aussi est une information.
C’est peut-être là que ces pratiques rejoignent le plus directement mon approche actuelle de la psychothérapie.
Il ne s’agit pas de faire taire trop vite ce qui dérange, mais de créer les conditions pour pouvoir l’entendre sans être entièrement débordé.
Les quatre séances créées avec Anthony Doux
Ces quatre enregistrements associent respiration guidée musicalement et des suggestions.
Équilibre et confiance
Une pratique autour du souffle, de l’ancrage et de la possibilité de retrouver un peu plus d’assurance intérieure.
Lorsque l’émotion monte, ralentir le souffle peut devenir une manière de rester en contact avec ce qui se passe, sans chercher immédiatement à le supprimer.
Ces pratiques peuvent être utilisées ponctuellement ou devenir des points d’appui réguliers. Il ne s’agit pas de parvenir à un état particulier, mais d’expérimenter ce que quelques minutes d’attention portée au souffle peuvent modifier — ou simplement rendre plus perceptible — dans notre expérience intérieure.
Ces exercices sont des outils de régulation et de détente. Ils ne se substituent pas à une consultation médicale ou psychothérapeutique lorsque des difficultés de sommeil, une anxiété importante ou d’autres symptômes persistent.
Pour découvrir le travail d’Anthony Doux
Anthony Doux est compositeur, musicien et praticien sonore. Il développe depuis plusieurs années des créations autour de la respiration, de la musique et de l’expérience sensorielle.
De Witte M. et al. (2020).Effects of music interventions on stress-related outcomes: a systematic review and two meta-analyses. Health Psychology Review, 14(2). L’étude démontre que les interventions musicales ont un effet global significatif sur la réduction du stress à un double niveau : physiologique et psychologique.
Ce texte fait écho à ce que vous traversez ?
Je reçois en consultation à Gasny, à Boulogne-Billancourt et en visioconférence. Un premier rendez-vous permet de faire connaissance et de préciser ensemble votre demande.