Archives de l’auteur Valérie PHARES

Les 5 règles d’or de l’individuation après un traumatisme psychique

L’acceptation

Accepter le fait que rien ne sera plus jamais comme avant. Que nous ne reviendrons pas à l’état d’origine. Que nous ne retrouverons ni la mobilité, ni la spontanéité, ni les potentialités d’hier. Que nous ne retrouverons pas non plus les êtres chers que nous avons peut-être perdus. Que nos projets, nos ambitions et nos rêves doivent changer de perspectives et s’adapter à l’épreuve de la réalité. Que tout est possible à condition d’accepter que tout sera différent.  Cette étape est l’une des plus difficiles et, sans elle, aucun franchissement de seuil ne sera possible.

La compréhension

Comprendre que chacun à sa perception de l’évènement. Une épreuve peut être objectivement douloureuse (inceste, deuil… ), ou mineure (contrariété au travail, perte d’un sac à main, séparation amoureuse à l’adolescence…). Du point de vue du sujet, une épreuve anodine peut cependant être dramatique. L’intensité d’un éprouvé nous percute toujours sur deux dimensions : au niveau de l’adulte et au niveau de l’enfant intérieur. L’impact d’une épreuve n’est pas lié à la réalité objective mais à la résonance intérieure qu’elle provoque. Une enfance vécue dans la légèreté, l’amour et l’insouciance ne donne pas les mêmes bases de sécurité intérieure qu’une enfance qui doit grandir au galop.
Une rupture peut rappeler un abandon originel. Une insulte peut réactiver une humiliation.  Quand l’épreuve touche l’enfant intérieur dans ses traumatismes, la souffrance est décuplée. Comprendre facilite l’acceptation.

Les prises de conscience

Prendre conscience des comportements fixateurs (habitudes, automatismes, phobies, angoisses, sources d’anxiété, peurs…)  permet d’identifier tout ce qui participe au mouvement conservateur et empêche l’évolution. Prendre conscience des situations de reproduction, des liens entre les situations apparemment différentes mais ayant une même structure sous-jacente, permet d’identifier les compulsions de répétitions. On ne peut transformer que ce que l’on a d’abord identifié.

Savoir s’entourer

Sortir de l’isolement et reconstruire des relations sécurisantes et des attachements sécures pour avoir des points d’appui.
Au niveau des professionnels (psychiatres, thérapeutes, associations…) pour pouvoir poser les bons mots sur les situations, sortir des non-dits, du déni, trouver les bons soutiens… Au niveau personnel (amitiés, relations intimes…), en apprenant à s’entourer de personnes saines, empathiques et bienveillantes. Développer des relations autour des valeurs de respect, de fiabilité et d’honnêteté est essentiel. L’objectif est de reconstituer un environnement qui a fait défaut. Rien n’est plus important que de se sentir en sécurité et en confiance avec les personnes que nous aimons le plus.

Le dépassement de soi

Notre puissance de métamorphose tient dans notre capacité à aller au-delà de ce que nous faisons habituellement… Pour y parvenir, il faut mobiliser simultanément le mental, le corps, les émotions.
Les ressources psychologiques, en se faisant accompagner par un professionnel pour élaborer, verbaliser, identifier les situations. Identifier nos besoins, nos valeurs, nos forces et devenir plus conscient de qui nous sommes et des ressources dont nous disposons. Quand l’identité a été mise à mal, il y a une perte d’estime de soi. L’apaisement et la réassurance en nos capacités sont primordiales.
Les ressources corporelles, en mobilisant le corps parce qu’il est la source même de l’individuation. Les blocages sont quelque part dans le corps, coincés entre la gorge, le plexus et le bassin. Se reconnecter à soi est capital, à travers des pratiques psycho-corporelles qui associent les mouvements à la prise de conscience des ressentis (Sophrologie, Yoga, relaxation, hypnose…). Le corps est la maison de notre âme. Nous avons besoin de le mobiliser et d’être en lien avec ce qui s’y passe pour faire circuler l’énergie vitale et retrouver l’équilibre, la paix et l’harmonie.
Les ressources émotionnelles, en nous entourant de ce qui nous fait du bien. Qu’il s’agisse d’un animal, d’un lieu de vie, de la nature, d’une activité créative, d’un moment pour soi ou de nos relations amicales et intimes. Cela implique d’être connecté à ses émotions et ses besoins, donc à sons corps, pour pouvoir reconnaître ce qui est bon pour soi ou ce qui nous place dans l’inconfort.

Valérie Pharès

L’art-thérapie, se libérer par l’expression artistique

RENCONTRE AVEC JEAN-PIERRE KLEIN, psychiatre

Encore trop peu recommandée dans un parcours thérapeutique, l’art-thérapie est pourtant une alternative à la psychothérapie quand la parole est impossible. Psychiatre honoraire des Hôpitaux, auteur dramatique, diplômé en psychologie, promoteur de l’art-thérapie et directeur de l’institut national d’expression, de création, d’art et de thérapie (INECAT), j’ai eu le privilège de rencontrer Jean-Pierre Klein pour la fondation DAPAT qui soutient les femmes victimes de violences.

Quel est le processus à l’œuvre dans l’art-thérapie et comment peut-elle s’inscrire dans un parcours de résilience ? Rencontre avec Jean-Pierre Klein

Comment définissez-vous l’art-thérapie ?

L’art-thérapie et la médiation artistique consistent en un accompagnement de personnes, en général en difficulté (psychologique, physique, mental, sociale, existentielle) mises en position de création artistique aboutissant à des œuvres plastiques, sonores, théâtrales, corporelles, littéraires et dansées. C’est un projet de transformation positive de soi à travers des productions artistiques. Le support artistique devenant la métaphore de la résolution du problème.

Quel est le processus à l’œuvre dans l’art-thérapie ?

L’art-thérapie s’appuie sur les vulnérabilités de la personne comme matériau pour la reprise de la construction de soi-même. Elle permet au sujet qui fait face à des difficultés ou des traumatismes de se re-créer lui-même dans un parcours symbolique de création en création. Chaque production est une façon de figurer ses conflits, ses peurs et ses aspirations. En choisissant le média adapté à la personne, on stimule sa créativité et l’émergence de formes. Les formes qui émergent évoluent au fil du processus et cette évolution est porteuse d’une réparation symbolique de façon délibérée ou même à son insu. L’art-thérapie repose sur ce mouvement créateur. C’est une façon de se projeter dans une œuvre comme forme énigmatique en mouvement, et de travailler sur cette œuvre pour travailler sur soi-même. L’art-thérapie est un détour pour s’approcher de soi. C’est un parcours symbolique qui permet au sujet de renaître à lui-même.

Vous insistez sur l’importance de ne pas chercher à interpréter ce qui émerge de la production réalisée par la personne. Pourquoi ?

Le dessein de l’art-thérapie n’est pas de « parler sur » pour livrer des significations d’une production. Il n’y a pas de décryptage ni d’interprétation de l’art-thérapeute. Cela serait d’ailleurs contre-productif. On ne cherche pas à dévoiler les problématiques ni à expliquer le passé ou à répondre aux éternels pourquoi, mais à remettre du mouvement là où quelque chose s’est figé. Même si les troubles, les souffrances ou les violences peuvent se retrouver dans la production, l’art-thérapeute ne doit pas céder à la tentation de partager une signification qu’il a déjà devinée. Son rôle est d’accompagner le processus de métaphorisation implicite. Il s’intéresse au devenir de la forme créée et à son évolution imprévisible. Il est tourné vers la quête d’un à-venir et d’un devenir possible, et non vers l’expression d’un passé arrêté de souffrance, de violence, de tourments, de symptomatologie défensive et de protection contre le chaos interne. C’est ce qui différencie l’art-thérapie des procédés habituels de psychothérapie. C’est la raison pour laquelle les psychothérapies ou les analyses se prolongent parfois pendant des années. L’expression soulage mais le soulagement est passager, alors que la création transforme. Si la verbalisation peut être utile –mais pas toujours possible- en tant qu’étape dans un processus de résilience, elle n’est pas suffisante pour engendrer une transformation profonde et remettre de la vie là où quelque chose s’est éteint. Le verbal n’est qu’un symbole parmi d’autres. Dès qu’on interprète, le processus risque de s’arrêter. L’art-thérapie est davantage dans l’émanation que dans l’expression, dans une ouverture vers l’avenir que la production amorce.

C’est ce que vous appelez la stratégie du détour ?

Oui, le détour est au cœur de l’art-thérapie. Nous ne sommes pas là pour brutaliser le symptôme, ni l’aborder de front, mais pour naviguer autour de lui en utilisant un média. Par l’intermédiaire d’un crayon, d’un pinceau, de la terre, de la pâte à modeler, d’une marionnette, d’un masque, de la danse, de chant, de la musique, d’un personnage de théâtre, de mouvements corporels, de l’écriture d’un conte ou d’une fiction, etc., la personne devient auteur d’une expression artistique. Elle redevient Sujet, auteur d’une production qu’elle nourrit de ses peurs autant que de ses ressources. Le média est à la fois une manière de parler de soi sans dire « je » et un interlocuteur qui a son caractère, qui se défend, qui a ses exigences techniques. Il ne s’agit pas d’un jeu d’introspection, mais d’une confrontation avec soi-même comme nourrissant une œuvre à partir, entre autres, de ses blessures. Le processus implique un combat, ou plus exactement une négociation avec la matière. Il repose sur la projection de ses difficultés dans une production que le thérapeute accompagne. On travaille dans la métaphore. Parfois, le patient l’oublie. Parfois, il ne le sait même pas. C’est ce qui fait travail sur soi. Le thérapeute est le médiateur entre la personne et la matière.

Le but du média est donc de mettre une distance en soi et le problème ?

C’est une mise à distance qui permet l’abord indirect du symptôme ou de la détresse. Mais c’est aussi une façon d’éviter de figer une personne dans un comportement ou une situation. A travers la forme qui se dessine, on la rencontre dans un champ autre que celui qui a figé son identité de victime, ou même un agresseur par exemple. En passant par l‘espace du symbolique, elle rencontre également l’autre différemment (le thérapeute, le groupe), et elle rencontre aussi les autres en soi, ses altérités intimes, tout ce qui la compose et qui fait d’elle un être complexe en perpétuel devenir. Ce passage par les altérités me montre que je suis à la fois le même et différent. On touche l’ipséité de Paul Ricoeur (qui a postfacé un de mes livres). C’est ce qui permet de passer de l’inconnu à la créativité, trajectoire de la faille à l’ouverture.

Pourquoi est-il si difficile de parler de soi directement, ou d’évoquer ce qui fait mal ?

Pour de multiples raisons. Parce qu’on ne sait pas toujours ce qui fait mal. Parce qu’on ne doit pas en parler, par loyauté, par peur du rejet si on brise une injonction au silence. Parce qu’on ne peut pas, à cause d’une amnésie traumatique ou d’un trouble fonctionnel. Ou parce qu’on ne veut pas, car c’est coincé ou trop douloureux. Quel que soit ce qui empêche la verbalisation, l’art-thérapie permet de dépasser ce qui ne peut se dire. L’ennemi, c’est souvent le mental, la tête, la réflexion. Or le mental, c’est ce qu’on fait fonctionner dans la thérapie traditionnelle. L’allié de l’art-thérapie, c’est le corps, le ressenti, l’éprouvé, le corps énonçant et laissant la forme se créer. Plus on permet au corps d’exprimer, à la main de dessiner, à la voix de chanter, plus on s’ouvre au sensible, plus on touche à quelque chose d’intime, plus on se rapproche de soi, de tout ce qui habite en soi non réduit au trauma. L’art-thérapie organise la rencontre avec cet intime et lui permet d’évoluer vers une forme nouvelle.

L’expression corporelle à travers la danse, ou l’exposition au regard des autres par le théâtre, peut s’avérer un défi insurmontable pour certaines personnes, notamment celles qui ont un rapport au corps difficile. Que propose l’art-thérapie face à certains blocages ?

C’est toujours le même principe. On évite d’attaquer de front les symptômes et les difficultés. On ne va pas proposer immédiatement de la danse à une personne qui se sent mal à l’aise avec son corps meurtri, ou un récit autobiographique à une personne envahie par la honte. On ne ferait que renforcer des défenses bien légitimes (l’amnésie en est une) et ralentir considérablement le processus de transformation. L’art-thérapeute est formé pour adapter sa proposition à la personne de façon que le cadre permette l’émergence d’une nouvelle forme de figuration qui fait symbolisation. Son savoir-faire consiste à repérer les traumatismes sans obliger d’emblée de les porter au jour, respecter les défenses de la personne tout en contournant ses résistances. La délimitation du cadre, des règles et des limites du jeu, permet de délimiter un espace symbolique dans lequel le sujet va se sentir en confiance et en sécurité. L’art-thérapeute doit créer un contexte qui favorise le jeu et la spontanéité, mais aussi le lâcher prise sur le résultat et sur la performance. La garantie d’une absence de jugement ou d’attente d’un résultat est essentielle. Elle permet le mouvement et libère la créativité. La personne doit être mise dans une position qui agit comme une autorisation à être soi. Un soi en devenir. Cela est aussi vrai dans le cadre de la médiation artistique et des pratiques en groupe.

Quelle est la différence entre l’art-thérapeute et la médiation artistique ?

L’art-thérapeute est un artiste ou un professionnel de la relation d’aide, pratiquant l’art-thérapie. Son activité est centrée sur un problème physique, existentiel, psychologique, psychiatrique. Elle se propose généralement dans un cadre individuel, ou individuel en groupe. La médiation artistique a une vocation généralement sociale et sociétale. Les deux font intervenir quelqu’un connaissant de l’intérieur les processus de création auprès de personnes en difficulté pour qu’elles contactent leur potentiel créateur et redeviennent par ce biais davantage sujets d’elles-mêmes. Nous enseignons tant l’art-thérapie que la médiation artistique en relation d’aide à l’INECAT.

Quel est le rôle du groupe en médiation artistique. A quel public s’adresse-t-il ?

La médiation artistique peut être proposée sous forme de groupe, par exemple en prison, dans les quartiers à violence, pour les mineurs non accompagnés, les SDF… Le groupe offre la certitude que la violence ne sera pas abordée directement. Il agit comme une protection car on sait qu’on ne sera pas dans l’intimité dévoilée. Le groupe favorise aussi le détour. En donnant une consigne générale au groupe, le thérapeute peut orienter le travail d’un participant dont il appréhende la difficulté à faire évoluer une forme dans un sens ou dans un autre. La proposition faite au groupe, et non au participant directement, permet de dépasser les éventuelles résistances du sujet et de provoquer un autre mouvement. Que ce soit dans un cadre individuel ou collectif, l’art-thérapie demande d’avoir une perception plus fine des intériorités psychiques et la médiation artistique des phénomènes de groupe et des mentalités collectives (comme le patriarcat ou les idéologies machistes). Perceptions qui vont servir de GPS à l’art-thérapeute.

Les artistes doivent-ils être formés pour proposer de la médiation artistique en relation d’aide, ou la transmission de leur art est-elle thérapeutique en soi ?

L’art, en soi, n’a pas de destinée thérapeutique, la transformation de son auteur n’étant pas son but, même si elle se produit parfois dans un sens plus ou moins favorable. L’enjeu pour l’artiste qui anime un groupe d’art-thérapie, c’est d’être capable de laisser s’exprimer les fêlures, les vulnérabilités, les folies, les dépressions des participants sans les contraindre à respecter des règles trop techniques en vue d’un résultat satisfaisant. On s’attache moins au résultat qu’au processus. La formation de l’artiste lui permet d’acquérir cette souplesse et de la combiner avec son art tout en étant capable d’appréhender les problématiques en présence et d’orienter les consignes dans un sens qui va favoriser une remise en marche de ce qui s’était arrêté dans la proximité du gouffre.

De plus en plus de professionnels se revendiquent art-thérapeutes ou proposent des interventions artistiques auprès de personnes en difficulté sans avoir d’activité artistique personnelle.  Peut-on s’adresser directement à votre institut (INECAT) pour avoir la liste de thérapeutes certifiés et être sûr de s’orienter vers un professionnel compétent ?

Il suffit de m’envoyer un mail à klein.jpkev@gmail.com et de m’exposer une demande indiquant les difficultés, les troubles ainsi que la région d’habitation (adresse et téléphone). J’essaierai au mieux de répondre et de conseiller un.e praticien.ne

Chaleureusement,

Valérie Pharès

Article paru dans DAPAT magazine N°3 : https://dapat.fr/dapat-magazine-n3-lart-therapie-se-liberer-par-lexpression-artistique/

Définition de l’art-thérapie selon JP KLEIN*

L’art-thérapie est un accompagnement de personnes en difficulté (psychologique, physique, sociale ou existentielle) à travers leurs productions artistiques : œuvres plastiques, sonores, théâtrales, littéraires, corporelles et dansées. Ce travail subtil qui prend nos vulnérabilités comme matériau, recherche moins à dévoiler les significations inconscientes des productions qu’à permettre au sujet de se re-créer lui-même, se créer de nouveau, dans un parcours symbolique de création en création. L’art-thérapie est ainsi l’art de se projeter dans une œuvre comme message énigmatique en mouvement et de travailler sur cette œuvre pour travailler sur soi-même. L’art-thérapie est un détour pour s’approcher de soi.

*KLEIN Jean-Pierre, « L’art-thérapie », Cahiers de Gestalt-thérapie, 2007/1 (n° 20), p. 55-62. DOI : 10.3917/cges.020.0055. URL : https://www.cairn.info/revue-cahiers-de-gestalt-therapie-2007-1-page-55.htm

La force du trauma, un appel à devenir soi

Le Kintsugi, littéralement « jointure en or », est un art japonais ancestral. Il consiste à réparer un objet brisé, en soulignant ses lignes de failles avec de la poudre d’or, plutôt qu’en cherchant à les masquer. Certains l’évoquent comme un symbole de la résilience. D’autres comme une philosophie de vie.

Les traces, visibles sur le corps ou invisibles à l’œil nu, laissées par la guerre, les génocides, le terrorisme, la maltraitance, le viol, l’isolement, ne seraient pas une condamnation à vivre du côté du traumatisme et de la pathologie, mais bien plutôt une invitation à faire de nous-même quelque chose qui devient, paradoxalement, plus beau, plus résistant, plus précieux qu’avant le choc.

L’idée rejoint la pensée de Jean-Paul Sartre :

L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous.

Certes la technique est un art qui implique une volonté de transformer ce qui a été cassé plutôt que de l’abandonner ou de s’en séparer. Elle demande un certain « savoir-faire » et peut-être aussi une certaine ouverture d’esprit pour transcender une façon d’être au monde. En cela, elle peut devenir le chemin qui mène à l’individuation.

Jung décrivait l’individuation comme un processus de transformation intérieure et le traumatisme, comme l’un des éléments déclencheur de ce processus. C’est parce que le trauma (l’évènement) cause un traumatisme (notre perception de l’évènement) que les conséquences diffèrent d’un sujet à l’autre. Parfois, il s’intègre naturellement. Parfois, il cause des symptômes qui empêchent, bloquent ou freinent les possibilités de s’épanouir comme on l’aurait fait si… Cet empêchement est la source même de l’individuation.

Sans minimiser son impact immédiat et les souffrances qu’elle engendre, pourquoi ne pas regarder l’expérience traumatique comme une opportunité de remettre en cause nos croyances, nos idéaux, nos habitudes et plus généralement notre façon d’être au monde et le sens de la vie ?

Et si le trauma était un tremplin pour devenir soi ?

Certes, devenir soi est devenu le défi de toute une génération, devenue boulimique de recettes miracles et de rituels en tout genre, pour conquérir sa place au soleil et afficher une réussite selon les standards imposés.

Dans une situation traumatique, devenir soi n’est pas une quête de performance et de réussite pour répondre à ces nouveaux standards, c’est le travail de toute une vie. Une expérience vitale qui ressemble davantage aux douze travaux d’Hercule qu’à une simple question de discipline et de volonté.

Car face à certains traumatismes – notamment ceux qui confrontent à l’exclusion, la précarité, ou la violence quotidienne – ce qui est en jeu, c’est la perte de l’identité, la ruine de l’estime de soi et la mise en péril des besoins fondamentaux (nourriture, toit, sécurité, reconnaissance, appartenance).

Simone Weil, Elie Wiesel, Viktor Frankl, Milton Erickson, Boris Cyrulnik, Niki de Saint Phalle, Christophe André, Lizzie Velasquez[1], Viktoria Modesta[2], Sam Berns[3], nombreux sont les parcours « héroïques » qui nous montrent que le chemin est long et difficile pour rejouer un destin et transcender l’horreur en recouvrant les lignes de faille d’un filet d’or.

Malgré ces lignes d’or, la difficulté, c’est qu’on n’oublie jamais.  

Ce qui fait la difficulté ?

Les larmes et l’émotion de Boris Cyrulnik devant les images de la guerre en Ukraine l’expriment mieux qu’aucun mot :

Quand je vois ça, ça me rappelle des choses que je croyais oubliées, mais qui n’étaient qu’enfouies.[4]

Si le chemin de la résilience est si difficile, c’est qu’il commence par cette acceptation fondamentale : quand on vit une expérience déshumanisante, survivre suppose de se couper totalement de soi. Cette coupure crée une fêlure irréparable. A chaque fois que quelque chose vient résonner avec ce souvenir, aussi enfoui soit-il, tout est susceptible de se réactiver. Notre sensibilité est exacerbée. Elle fait de nous des cibles pour les manipulateurs, les pervers et les situations toxiques. Mais elle est aussi la matière première de la créativité.

Avoir survécu à l’enfer donne la pulsion d’en faire quelque chose. Cette pulsion est à la base des plus belles réalisations. A condition de maintenir nos efforts assez longtemps pour surmonter toutes les fois où nous trébuchons et où nous pensons à renoncer.

Créer, c’est vivre deux fois.

écrivait Camus dans le Mythe de Sisyphe. La seconde fois étant une chance de nous demander : Qu’est-ce que la vie attend de moi ? Qu’est-ce qu’elle me demande à travers cette épreuve ?

S’il arrive que le décor s’écroule, parce qu’un jour on perd un travail, une femme, un mari, un enfant, une jambe ; qu’un accident, une maladie, un deuil, un échec ou une catastrophe nous anéantie ; qu’une enfance n’en finit pas de se rejouer à travers des abus, des violences, des trahisons qui font de la vie une répétition monotone ; l’art du Kintsugi, en tant qu’allégorie,  illustre la valeur que nous pouvons donner à nos blessures.

Il est possible de faire quelque chose à partir de nos ruines.

Le trauma a le goût de l’absurde, il cause le divorce entre l’idéal et le réel, il écrase le meilleur de nous. Et pourtant, il est aussi le saut subtil qui nous invite à plonger au plus profond de soi. Plonger, non pas pour se morfondre,  tomber dans la plainte et l’inertie, mais pour retrouver toutes ces parties de nous éparpillées. Les recoller « à notre façon » et transformer le plomb qui nous leste en or qui nous révèle.

Certes, cela demande de dépasser un certain nombre d’obstacles. Au premier rang desquels nos symptômes. Ceux qui nous enferment dans l’angoisse ou l’insécurité, la paralysie ou la suractivité, la consommation de benzodiazépine, de somnifères, de drogue, d’alcool, de sexe et de toutes ces choses censées remplir un vide qui ne cesse de grandir. Tout ce que l’on va chercher à l’extérieur ne pourra jamais colmater les brèches. Bien au contraire, cela creuse la faille.

L’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), décrit la guérison comme un retour à l’état de santé initial (j’ai un virus, on me soigne, et je retrouve mon état de santé). Jung voyait la guérison comme une véritable transformation intérieure de l’individu.

Transformer, c’est aller au-delà de la forme.

Il ne s’agit pas de revenir à l’état initial, mais de dépasser cet état. On ne se guérit vraiment que si, à travers l’épreuve, on a découvert quelque chose que l’on ne connaissait pas de soi. Quelque chose qui est à la fois nouveau et plus profond que le petit moi qui oscille entre la toute-puissance et l’impuissance, sans jamais trouver sa puissance.

Se transformer, c’est trouver cette puissance.

La puissance, ce n’est pas afficher un masque, c’est être Soi.  Être en lien avec soi, voilà ce qui nous décharge du besoin d’être conforme, de plaire ou de redouter l’échec ou la critique. Être soi est le sésame qui ouvre la voie de la créativité. Tant que le « Je » vit en décalage avec le « Soi », toutes les tendances mortifères s’infiltrent dans les failles.

La puissance, ce n’est pas non plus l’adaptation. Il ne s’agit pas d’une adaptation au réel, mais d’une découverte du possible. On découvre un autre niveau de réalité, d’autres perspectives, d’autres potentialités. Plongé dans le chaos, on sent que « ça » pousse. Quelque chose cherche à émerger, nous pousse à aller vers… à nous élever, à aller au-delà du seuil qui nous séparait d’une version de nous-même améliorée, plus belle, plus forte, plus précieuse.

Franchir ce seuil, c’est passer du côté héroïque. Là où commence la quête véritable.

L’épreuve est un appel.

Pourquoi certains l’entendent et d’autres pas ? Pourquoi, face à l’épreuve, certains se relèvent et d’autres déclinent ?  Pourquoi certains franchissent ce seuil et d’autres piétinent ?

Peut-être parce que le trauma est une rencontre. Une rencontre avec le réel qui appelle une capacité à regarder les choses comme elles sont et non pas comme nous voudrions qu’elles soient. Une rencontre, quelle qu’elle soit, invite à s’ouvrir à l’inattendu et l’imprévu. Que pouvons-nous attendre d’une rencontre si nous retournons dans les mêmes lieux, redessinons les mêmes projets, avons les mêmes attentes, récitons le même discours, faisons l’amour de la même façon ? Une rencontre n’est-elle pas une occasion de découvrir le nouveau en soi à travers le nouveau de l’autre ? N’est-ce pas la spontanéité attachée à la surprise de ce que nous « devenons » tout à coup face à cet inconnu, qui nous rend fantastiquement vivant ?

La rencontre est toujours une possibilité, à condition d’être en lien avec soi.

Nous commençons à le pressentir, derrière l’expérience traumatique se dissimule une double voie : celle de la réticence à la résilience ou celle de l’aspiration à la transformation. Parce que cette seconde voie est la seule qui mène à la création, elle vaut la peine qu’on s’y attarde.

S’y attarder pour passer du Pourquoi ça m’arrive ?  à Pour en faire quoi

La création de Soi a un prix, celui de la transcendance.

Transcender, si on revient à l’étymologie latine du mot, c’est « franchir », « surpasser ». Pour la phénoménologie, la transcendance évoque tout ce qui est au-delà de la conscience, tout ce qui, à première vue, ne peut être perçu. Face à l’épreuve, il y a toujours un sentiment d’injustice et un épuisement qui brouillent les sens et nous fait perdre le sens même de la vie.

Parce que le sens fait souvent défaut, le chemin d’individuation peut paraître éprouvant. Mais le sens ne se trouve pas, il se crée à mesure de la transformation qui s’opère. C’est toute la puissance du processus. Plus on avance, plus « ça » se crée…

Bien entendu, le chemin n’est pas un conte pour enfant. Pour se créer, il faut aller se chercher dans des lieux où la lumière ne passe pas. Il faut traverser l’ombre. Toutes ces zones que l’on passe la plus grande partie de notre vie à éviter à coup de déni ou de refoulement, ou à projeter sur les autres, à coup d’accusations ou de reproches. Observons ce que nous détestons chez les autres, tous les reproches que nous avons à leur faire, et nous aurons un aperçu de tout ce qu’il nous reste à intégrer pour trouver la paix en soi et l’harmonie avec les autres.

Harmoniser les forces contraires, c’est la clé du processus d’individuation.

Ce que l’on rencontre sur le chemin d’individuation est semblable à ce que l’on rencontre sur le chemin amoureux. Ce qui rend la traversée difficile, ce qui cause les heurts, ce n’est pas l’autre. C’est tout ce que nous projetons sur l’autre, ce que nous attendons de lui, ce qu’il est censé être, ce qu’il est supposé nous donner ou faire au nom de « l’amour ».

Il en va de même face aux traumatismes de la vie. Ce qui rend le parcours difficile, ce sont les attentes que nous avons. Mais comme l’écrivait Viktor Frankl, dans « Oui à la vie » :

la vie n’est pas un acquis, c’est une chose qui nous est confiée; c’est une tâche de tous les instants. Elle peut donc avoir plus de sens à mesure qu’elle devient plus difficile.

A nous de voir, si on maintient le statu quo ou si on active notre pouvoir créatif.

Voilà tout l’enjeu du processus d’individuation : être dans un perpétuel mouvement circulaire qui nous fait toucher le fond sans perdre de vue le sommet. Descendre de plus en plus profondément à l’intérieur de soi et éclairer les zones d’ombre. Jusqu’au moment où il devient possible de rassembler toutes les parts de soi, celles qui ont été blessées (nos vulnérabilités) , celles qui ont résisté (nos ressources), et celles que l’on découvre (nos potentiels), pour en faire un tout harmonieux (Kintsugi) dont la valeur ne reposera plus sur la conformité aux standards, mais sur la singularité de notre composition. 

Être soi, ce n’est pas « être comme » ou « ressembler à ». C’est être comme personne ne pourra jamais être.

Certes, le voyage n’est pas de tout repos. Mais c’est un chemin

qui donne envie non pas de commencer à lire mais de commencer à écrire. [5]

Valérie Pharès

Article à retrouver sur le site de la fondation DAPAT : https://dapat.fr/article-la-force-du-trauma-un-appel-a-devenir-soi-valerie-phares/


[1] https://youtu.be/QzPbY9ufnQY

[2] https://youtu.be/OgX9bz1EKqE

[3] https://youtu.be/36m1o-tM05g

[4] C’est à vous, émission du 22 mars 2022

[5] Théosophe franz von Baader

Niki de Saint Phalle: du traumatisme à la créativité

Elle disait qu’elle avait eu la chance de rencontrer l’art car elle avait sur le plan psychique, tout ce qu’il fallait pour devenir terroriste. La création artistique lui a permis de rejoindre la couleur, la joie, la musique et la vie, par-delà le noir, le sombre, le silence et la mort. « Pour la petite fille, le viol c’est la mort », écrivait-elle en 1994 dans un texte particulièrement touchant dans lequel elle révèle un terrible secret, plus de quarante ans après les faits. De ce massacre inaugural, elle créera une œuvre monumentale dans laquelle la folie des grandeurs n’a d’égal que la folie paternelle.

Née en 1930, de la bourgeoisie américaine et de la noblesse française, Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle avait 11 ans quand son père, son « héros », « un banquier respectable », a mis sa main dans sa culotte. Elle est connue pour ces Nanas voluptueuses et ses tirs à la carabine, pour son anticonformisme et son insolence mais moins pour son combat intérieur. A la fois bourgeoise et bohême, mannequin en fourreau faisant la Une de Vogue et sculptrice en combinaison d’ouvrier, féminine et provocatrice, elle a multiplié les identités et trouvé dans l’art une façon d’articuler l’indicible.

Elle a 22 ans quand ses démons jaillissent. Elle est internée après une décompensation psychotique. Alors que les psychiatres hésitent entre le diagnostic de schizophrénie et celui de dépression sévère, elle se lance dans la peinture de manière effrénée et découvre sa vocation d’artiste. « C’était mon destin. En d’autres temps, on m’aurait internée pour le restant de mes jours, mais ainsi je n’ai passé qu’une très courte période sous stricte surveillance psychiatrique, subissant une dizaine d’électrochocs. J’ai embrassé l’art comme ma délivrance et comme une nécessité. »

Pendant son internement, son père lui envoie une lettre lui demandant pardon d’avoir abusé d’elle sexuellement. Ce pardon agit sur Niki comme une bombe à retardement. Il fait resurgir les souvenirs qui étaient à la fois présents mais oubliés, inscrits dans le corps mais refoulés de la conscience.

Des souvenirs pris au piège de la mémoire traumatique, que la psychiatre Muriel Salmona compare à une  véritable et infernale machine à remonter le temps. Un regard, un effleurement, une odeur, un bruit, un film ou la lettre d’un père… un rien peut nous faire replonger dans la confusion, la terreur ou la folie.

Folie de la schizophrénie dont on sait aujourd’hui qu’elle ne surgit jamais très loin des marécages incestueux. Ou folie passagère dont Niki de Saint Phalle réussit à s’échapper dans un élan créatif effréné qui lui permet de « traduire en peinture les sentiments, les peurs, la violence, l’espoir et la joie. »

Lorsqu’elle se penche sur les bienfaits de la peinture, Niki évoque « une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail. Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme. » Sa pratique de l’art comme exécutoire fascine le monde entier autant qu’elle lui procure joie et apaisement.

Lorsqu’une activité artistique parvient à nous emporter, les dragons qui nous menacent semblent se replier naturellement. Nous ne sommes plus tiraillés entre une raison qui nous impose ceci et une sensibilité qui nous demande cela. Tout se passe comme si le média, quel qu’il soit, permettait de mettre la distance nécessaire entre ce qui nous a menacé, qu’on a voulu oublier et ce qui a besoin de se dire malgré tout.

L’activité artistique est un pont entre le monde intérieur et le monde extérieur, une réponse à la parole impossible. Elle remet du mouvement là où quelque chose s’est figé, de la vie là où quelque chose est mort.

« A onze ans, je me suis sentie expulsée de la société. Ce père tant aimé est devenu objet de haine, le monde m’avait montré son hypocrisie, j’avais compris que tout ce qu’on m’enseignait était faux. Il fallait me reconstruire en dehors du contexte familial, au-delà de la société. » Alors, elle coupe les liens avec sa famille et quitte également son mari à qui elle laisse la garde de ses deux enfants. Quitte à culpabiliser dira-t-elle, autant que ce soit pour quelque chose. Elle rencontre ensuite Jean Tinguely avec qui elle aura une relation à la fois passionnelle et artistique. On peut imaginer que le choix, difficile et exigeant, qu’elle fait pour tenter d’accéder à sa vérité favorise sa créativité et sa résilience. Il est difficile de vivre auprès de ceux qui ne peuvent pas nous aider à nous épanouir.

Trop souvent, les proches, les psychologues ou les psychanalystes, valorisent le pardon et culpabilisent ceux qui éprouvent la nécessité vitale de fuir un système familial malsain et pervers. Honorer ses parents et valoriser sa famille est présenté comme une forme de maturité et une condition de la résilience. D’autres, comme la psychanalyste Alice Miller, ont exploré les conséquences parfois dramatiques de telles injonctions et nous déculpabilisent :

« Nous n’avons nul devoir de gratitude envers des parents qui nous ont maltraités. ». Ce qui sauve, ce n’est pas le pardon ou la fidélité au clan, c’est la fidélité à soi-même.

Être soi, c’est se jeter à l’eau et explorer le champ des possibles. C’est le sens du parcours de Niki de Saint Phalle. Chez elle, l’activité artistique devient le point de départ d’une expérience intérieure, dans laquelle ce qui assaille le moi et lui fait peur est aussi ce qui le sauve et le libère. Elle s’autorise tout et son contraire. La violence et le jeu, le masculin et le féminin, la destruction et la création. Elle cherche à incarner le dualisme et en même temps à le transcender. La création lui permet de danser avec le chaos et de sublimer.

Lacan parlait de la sublimation comme « la forme même dans laquelle coule le désir ». Une forme qui a pris celle de la peinture pour Niki, de la chanson pour Barbara, de l’écriture pour Christine Angot, du cinéma pour Viola Davis. L’Art, sous toutes ses formes, permet de faire jaillir le désir refoulé, parfois asphyxié, qui tente de se dire.

Plus on s’oriente vers des activités qui impliquent la spontanéité et la joie, plus on se rapproche de tout ce qui habite en soi et ne se réduit pas au trauma.

Il devient alors possible de voir la fleur sauvage pousser à travers une fissure de l’asphalte ou le carré de ciel bleu au milieu d’un ciel noir. Les traumatismes ne sont pas condamnés à suivre les trajectoires psychopathologiques habituelles. Mais pour pouvoir courir et danser à nouveau, il est nécessaire de dépasser l’étape de la survie : celle où l’on guérit, où l’on retrouve notre puissance créatrice.

D’après Clarissa Pinkola Estés, « la vie créatrice n’est pas seulement dans les pensées, les actes ou le talent, elle est dans  le simple fait d’être ». La créativité, « ce n’est pas de la virtuosité, c’est aimer quelque chose à un point tel – une personne, une idée, sa terre ou l’humanité entière – que, de ce flot généreux, on ne peut rien faire d’autre que créer. La volonté ne joue aucun rôle. On doit le faire, un point c’est tout. »

On retrouve cette force créatrice dans toute l’œuvre de Niki de Saint Phalle. Des assemblages d’un arsenal de tueuse au fabuleux Jardin des Tarots, en passant par les tirs-happenings qui l’ont fait connaître mondialement, jusqu’aux mariées, aux prostituées et aux fameuses Nanas envahissant les espaces publiques, elle modèle sans cesse de nouvelles formes. Elle nous fait voyager au cœur d’un paysage mental sombre et lumineux à la fois, torturé et brillant, violent et vulnérable, fort et fragile. Son œuvre nous touche parce qu’elle s’adresse non pas à quelques-uns par-ci, par-là, mais à chacun d’entre nous.

Si notre force créatrice est bloquée, si on se contente d’être survivant, d’imiter ou de ressembler aux autres au lieu d’explorer nos dons précieux, alors nous risquons de rejouer sans cesse les mêmes scénarios. Mieux vaut risquer l’aventure quitte à être rejeté, jugé et affronter même l’échec, que de se faire toute petite et se recroqueviller sur nos peurs. Prendre de la vigueur est un droit de naissance.

L’œuvre de Niki de Saint Phalle, c’est aussi une confrontation permanente avec l’ombre, archétype si cher à Jung. Quand elle peint des mariés cadavériques ou qu’elle tire sur le visage de son père, elle puise dans le mal, la haine et la barbarie pour en extraire la vie.

« J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir…/… Un assassinat sans victime ».

Un tir féminin contre le patriarcat, le religieux, le politique et la toute-puissance. Un tir qui embrasse la violence et produit des effets thérapeutiques dont elle a parfaitement conscience.

« En tirant sur moi, je tirais sur la société et ses injustices. En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps. Pendant deux années passées aux tirs, je ne fus pas malade une seule fois. Quelle thérapie ce fût pour moi ! »

Elle règle ses comptes mais elle nourrit son âme. Elle ne tire pas pour tuer. Elle tire pour vivre. Elle utilise l’objet phallique en le détournant de son but. Jusqu’à ce qu’elle réalise que tirer devient une drogue.

Elle évoque « une sensation aussi difficile à décrire que l’acte d’amour », et elle poursuit dans une de ses lettres à son ami Pontus, directeur du Moderna Museet de Stockholm : « Après une séance de tir, j’étais complètement sonnée. Je devenais dépendante de ce rituel macabre, même s’il était joyeux. J’en arrivais au point où je perdais le contrôle de moi-même, mon cœur battait la chamade pendant que je tirais. Je tremblais avant et pendant la séance. J’étais dans une sorte de transe extatique. L’idée de perdre le contrôle m’effraie et je déteste la dépendance. Alors j’ai renoncé. » Confrontée à la maladie, elle fut tentée de recommencer mais renonça car « je ne trouvais pas de nouvelle idée pour le Tir. Je ne voulais pas refaire la même chose. Il fallait du neuf ou rien. »

Pour nourrir la vie créatrice, il faut ne faut jamais oublier de se questionner, savoir ce qu’on fait et pourquoi on le fait. Être capable de réorienter nos actions dans la direction de notre quête sans se laisser dévorer par un plaisir fugace ou une peur passagère.

Par la conscience qu’elle pose sur ce qu’elle créée, Niki de Saint Phalle navigue sur le flot de la créativité sans jamais le polluer avec des productions sans âme, ni s’y noyer sous des ambitions aveugles. Elle n’est pas contre les hommes, elle est pour la Femme. Elle milite en couleurs pour le respect de l’autre et pour le droit de dire STOP à toute forme d’injustice ou de domination. Elle construit des monstres dans lesquels on peut vivre et des seins dans lesquels on peut dormir. Elle joue avec les contraires, les paradoxes et les contradictions. Elle trouve en elle la capacité de discerner si les choses sont justes ou non, si elles vont faire émerger une vie nouvelle ou une énième répétition. Ce soutien interne, cette force intérieure, c’est ce que C.G Jung appelait l’animus, l’élément masculin dans l’élément féminin ( à l’inverse, on retrouve dans l’homme, l’anima, l’élément féminin).

L’animus, c’est le bras de la créativité. Celui qui permet de vouloir et de pouvoir en lien avec son désir profond. Lorsqu’il est blessé, qu’il a été endommagé par une absence de soutien, il agit comme un poison. Il freine ou empêche le bon usage de nos potentiels, baisse notre niveau de confiance et nous fait douter de notre légitimité d’être et de faire. Lorsqu’il est sain et équilibré, il agit comme une aide, nous permet de concrétiser nos intentions en restant fidèles à nous-mêmes.

Un animus bien intégré transforme les complexes négatifs que la Femme peut rencontrer en chemin. Il délivre des peurs et des inhibitions. Créer est alors facile.  

Donnez-moi un point d’appui, affirme Archimède, et avec mon levier j’ébranlerai le monde. Bien souvent nous oublions l’importance de ce point d’appui. Lorsque nous manquons d’estime de nous-même et de confiance, nous pensons plus ou moins consciemment que nous ne sommes pas à la hauteur, pas capables, pas valables, alors que nous manquons simplement d’un soutien interne. Chaque fois que nous doutons de nous, nous avons tout intérêt à nous tourner vers quelqu’un capable de nous rassurer et de nous porter plutôt que de laisser les introjections nous auto-saboter.

Plus le soutien, la protection et l’amour véritable ont manqué dans les premiers liens d’attachement, plus la qualité de l’environnement et des relations à l’âge adulte est primordiale.

Cela demande une bonne connaissance de soi et la capacité de discerner ce qui manque pour aller le chercher ailleurs, auprès de quelqu’un que nous estimons et qui nous veut du bien. Auprès d’une amitié, d’une relation, d’un thérapeute, d’un auteur, d’une institution…

La relation doit nous rendre meilleure, éveiller notre curiosité, notre intelligence, notre sensibilité. Elle doit « actualiser notre puissance », selon d’Aristote. C’est ainsi que se reconstruit la force directrice à l’intérieur de nous.

C’est cette force créatrice qui fait dire à Niki de Saint Phalle, quand elle écrit à sa mère : « Votre mauvaise opinion de moi, ma mère, me fut extrêmement douloureuse et utile. J’appris à ne compter que sur moi. L’opinion des autres ne m’importait pas. Cela me donna une immense liberté. La liberté d’être moi-même. Je rejetterais votre système de valeurs et inventerais le mien. » Délaisser nos idéaux de perfection, notre tendance à la comparaison et notre besoin de reconnaissance excessive pour être fidèle à une manière d’être et de vivre qui nous épanouit.  

Faut-il être artiste pour réussir l’exploit de la sublimation ?
L’étymologie du mot créer vient du latin creare. Il signifie « donner l’être, la vie, réaliser quelque chose en le tirant du néant ». Sans jouer les Niki de Saint Phalle, mais en suivant notre quête, fidèles à notre désir, conscients de nos forces et de nos faiblesses, de nos goûts et de nos dégoûts, il est possible de changer la représentation que nous nous faisons d’un trauma, de pétrir la puanteur et la noirceur qui nous encombrent pour créer tranquillement de nouveau à partir du néant.

Nous ne pouvons rien contre les oiseaux de chagrin qui survolent nos têtes, mais nous pouvons les empêcher d’y construire leur nid.

A nous de choisir entre les répétitions de nos vies et la possibilité d’une forme nouvelle. La vie créatrice reprend sa liberté dès que nous trouvons un environnement sain et des points d’appui solides. Elle nous donne l’occasion de rebattre les cartes à l’infini plutôt que de rejouer sans cesse une même forme.

Niki de Saint Phalle s’est éteinte à 71 ans. Elle consacre les dernières années de sa vie à sa plus grande construction artistique : le Jardin des Tarots. Un lieu où rêver, un jardin de joie et d’imagination. On y croise l’Impératrice, le magicien, des dragons, des serpents. Elle dit qu’elle a voulu rendre les gens heureux en leur donnant quelque chose de beau.

Fréquenter la beauté, écrit Charles Pépin dans La confiance en soi, c’est se rapprocher de soi. Non pas simplement « s’évader », mais plonger au fond de soi pour y trouver la possibilité de la confiance. Voilà pourquoi nous ressentons de la gratitude envers les artistes qui nous bouleversent. Chaque fois que la beauté nous touche, elle nous donne la force d’être nous-mêmes. Fréquentons donc la beauté, aussi librement que possible et aussi souvent que possible.

Valérie Pharès
http://www.valeriephares.com

Des 1000 premiers jours à l’estime de soi

Les premiers liens affectifs influencent directement notre capacité à faire face aux aléas de la vie.

Vous venez d’apprendre qu’un ami vous a trahi, que votre conjoint vous trompe ou que votre boss vous licencie, qu’elle est la première personne à qui vous avez envie de vous confier ?

La personne capable de nous réconforter en cas de détresse n’est pas toujours celle avec qui nous avons envie d’être quand tout va bien.

Si chaque lien a sa spécificité, le premier d’entre eux, le plus fondateur dans la construction de la personnalité et le plus puissant vecteur de bien-être ou de mal-être, est le lien d’attachement (1).

En psychologie, l’attachement correspond au lien affectif de base que le bébé développe avec sa principale figure d’attachement, le plus souvent la mère.

Depuis les travaux de John Bowlby et Mary Ainsworth, élaborés dans les années 60 à partir de l’éthologie, l’attachement est devenu une théorie. Une théorie qui a donné un cadre scientifique à notre plus grande source de joie et de chagrin : les relations affectives. Une théorie selon laquelle le bébé et la mère sont biologiquement programmés : le premier pour rechercher instinctivement sa proximité pour le sécuriser ; la seconde, pour y répondre et le rassurer. Une théorie qui nous démontre à quel point la qualité des liens précoces a un impact sur notre capacité de résilience et marque au fer rouge notre façon de vivre nos relations, qu’elles soient amoureuses, amicales ou intersubjectives.

Il n’y a qu’Instagram pour donner l’illusion que la vie d’un bébé est géniale alors qu’elle est une menace permanente. Tout l’effraie : le froid, le chaud, une porte qui grince, une voix trop forte, des négligences.

L’enfant a besoin d’un adulte sécurisant, empathique et chaleureux pour réguler sa vulnérabilité.

C’est ce qui va favoriser son sentiment de sécurité intérieure et son désir d’exploration. C’est la double vocation du lien d’attachement.

À partir de ce système d’attachement, l’enfant, entre 9 et 12 mois, utilise sa figure d’attachement comme une base de sécurité d’où partir en exploration et où revenir, s’il se sent fatigué ou effrayé, notamment(2). La mère devient un havre de sécurité jusqu’au moment où l’enfant a le sentiment de sa présence même quand elle est absente. Le voilà équipé d’un moi fort et prêt pour l’autonomie.

Selon Bowlby, si chaque fois qu’un bébé a été dans la détresse, la mère (ou la personne qui en prend soin de façon régulière – le « care-giver ») a répondu rapidement, de manière sensible, prévisible et chaleureuse, aux besoins d’attachement de l’enfant, celui-ci développe deux représentations.

La première concerne l’idée qu’il se fait de l’autre : l’autre est digne de confiance, disponible, il peut m’aider à trouver des solutions.

La seconde concerne l’idée qu’il se fait de lui : je suis digne d’intérêt et digne d’amour puisque même si je suis triste, en colère ou effondré, je suis écouté, reconnu et compris dans ma façon d’être touché par ce qui m’entoure.

Par ailleurs, l’enfant développe un sentiment d’efficacité personnelle et de confiance puisque ses signaux ont reçu une réponse rapide, sur mesure et sans jugement. On dira d’un tel enfant qu’il a un lien d’attachement « sécure ».

À l’inverse, l’enfant qui aura manqué d’attention et de régularité, subi des menaces, des moqueries, des négligences ou des désaveux, sera contraint de développer des stratégies pour pallier les carences et les privations de la mère et/ou de l’environnement (3). Il développera un style d’attachement « insécure » qui le poussera soit à minimiser ses besoins, ses émotions et apprendre à ne compter que sur lui (personnalité « évitante ») ; soit à exagérer ses émotions pour, à tout prix, maintenir le lien et montrer qu’il est là (personnalité « anxieuse »).

Si la personne au style « sécure » a pu développer un moi fort (4), avec une bonne image d’elle-même et du monde (60 % de la population), les personnes au style « insécure » ont été empêchées d’être elles-mêmes (40 %). Ces dernières ont développé ce que Donald Winnicott a appelé un « faux-self », leur permettant, certes, de donner le change en société, mais empêchant le véritable soi de s’épanouir.

Nos représentations d’attachement sont actives depuis le berceau jusqu’à la mort (5) et se réactivent dans les moments difficiles. Elles laissent des empreintes émotionnelles.

De la qualité de ce lien primaire avec notre figure d’attachement va dépendre notre capacité à être seul, à gérer les séparations, les ruptures, les pertes, mais aussi les échecs, les conflits et toutes les situations venant toucher l’émotionnel et l’estime de nous-mêmes.

Regarder les besoins de proximité et de sécurité de l’enfant comme une étape nécessaire de son développement, et la réponse de la mère comme une étape encore plus fondamentale pour la construction de l’estime de soi, permet de prendre conscience des enjeux des 1000 premiers jours de la vie d’un enfant.

Pour que cette mère « suffisamment bonne », telle que la décrivait Winnicott, puisse offrir un attachement « sécure » à son enfant, encore faut-il que son environnement, son état psychologique et sa sensibilité lui permettent de le faire.

Une mère insécurisée, déprimée, esseulée ou pire, qui se retrouve à la rue, enceinte et sans ressource, est une femme qui n’a plus aucune base de sécurité. À l’âge adulte, cette base est soit la famille d’origine, soit celle que l’on s’est créée dans une nouvelle relation. Celui qui n’en dispose pas est sans racines et dans une solitude extrême (6).

Soutenir ces mères dans leur solitude, les réconforter et les informer, c’est leur offrir une nouvelle base de sécurité propice à une future autonomie, leur donner des clés pour être des « mères suffisamment bonnes », et permettre à leurs enfants d’orienter leur développement vers un style « sécure ».

Si la théorie de l’attachement n’a pas pour ambition de faire grandir nos enfants sans frustrations et sans troubles affectifs, John Bowlby estimait que tenir compte de nos connaissances actuelles favoriserait un immense accroissement du bonheur chez l’homme et une réduction comparable de ses problèmes psychiques.

Dans une société souffrant d’une insécurité grandissante, dont les acteurs se réfugient tour à tour dans la dépression ou la toute-puissance, à coup de pilules ou de déclarations de guerre, prendre soin des premiers liens d’attachement n’est-il pas un enjeu vital ?

C’est cet enjeu qui a motivé mon engagement aux côtés de la fondation DAPAT. Mettre mon expérience personnelle et professionnelle au service d’une fondation qui soutient les femmes et les mères en détresse a une double ambition: rendre accessible des concepts clés de psychologie pour mieux comprendre ce qui fragilise ou sécurise un être humain et donner des repères pour favoriser le développement de l’estime de soi, premier support de résilience.

Si vous faites partie ou connaissez des associations qui œuvrent dans cette direction, DAPAT est susceptible de leur donner un coup de pouce. Vous pouvez leur faire découvrir nos actions via le site internet de la fondation (www.dapat.fr) et les inviter à candidater aux prochains prix DAPAT.

Chaleureusement,

Valérie Pharès

Article paru dans DAPAT magazine N°2 : https://dapat.fr/article-des-1000-premiers-jours-a-lestime-de-soi-valerie-phares/

 

L’été est-il synonyme de bonheur pour tous?

Nous pouvons être tentés de répondre « oui »et en même temps, ce qui est bonheur pour les uns peut être signe d’un bonheur perdu, manqué ou inaccessible pour les autres.

Oui, nous sommes des êtres héliotropiques, nos corps se tournent naturellement vers la lumière, nos cellules ont besoin de vitamine D, nos yeux d’immensité et notre âme de chaleur. Mais si la plupart d’entre nous ont le privilège de pouvoir faire le plein d’été, d’apéro et de resto au bord de l’eau, d’étaler crème solaire et bikini sur les plages de Mykonos ou de Calvi, nous n’avons pas tous la « possibilité d’une île ».

Oui, l’été est synonyme d’évasion, mais – car il y a toujours un « mais » dans la vraie vie, n’est-ce pas ? – tout le monde ne prend pas le large. L’horizon, pour certains, ne veut pas dire regarder au loin.

Si l’égalité nous est permise en droit, tout le monde ne l’approche pas en fait.

Par exemple, pour Marie, jolie jeune-fille aux longs cheveux bruns, que j’ai croisée ce matin aux abords d’une crique cannoise et dont la terreur s’étalait sur le visage, l’été est synonyme d’errance.

À en croire Nietzche, « toutes choses veulent être tes médecins ! » Il voulait dire par là que les épreuves sont constitutives de la vie, que la résilience est un facteur de croissance, qu’on ne peut écrire aucune vie avant qu’elle s’écrive elle-même, comme le dit joliment la philosophe, Cynthia Fleury.

Certes, nous avons tous notre lot d’épreuves et la plupart du temps, nous sommes pleins de ressources. Cependant, en tant que femme, je ne me suis pas retrouvée à la rue à 18 ans. Et vous ?

Marie a passé la nuit dehors. Son oncle abuse d’elle depuis des années. Hier, elle a refusé de lui faire une fellation et après l’avoir menacée, il l’a jetée dehors. Elle a 18 ans, elle croit qu’elle est enceinte. Il était sa seule famille. A présent, elle est seule.

Pourquoi m’a-t-elle vomi tout ça en quelques fractions de secondes ? Pourquoi me faire cette révélation à moi qui venait tranquillement faire ma méditation sur une plage de sable blanc ?

Dans le berceau des dominations[1], Dorothée Dussy, anthropologue et directrice de recherches au CNRS, évoque cette phrase de Christine Delphy : « Pâtir n’est pas compatir ».

En matière d’inceste, si on n’a pas l’expérience de l’inceste, on se sent autrement bizarre devant sa révélation car « aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. »

Ah, l’expérience de l’inceste ! C’est vrai quand on y songe, quel « truc » bizarre ! Tellement bizarre que les gens vous regardent avec des yeux hagards, chargés d’un mélange de gêne et de scepticisme, quand vous osez leur confier que le sujet vous est familier. Une expérience tellement incompréhensible pour un enfant qui ne sait pas nommer ce qui lui arrive, que j’ai longtemps suivi la règle sociale et familiale qu’impose le système inceste : Se taire.

Se taire, c’est ce qui fait s’empiler les histoires d’enfants vivant des agressions sexuelles.

Avec Marie, je replonge dans l’enfer d’un monde où l’enfant est un objet. Un instant, je retrouve ce sentiment d’être démunie. Ses mots résonnent sur un clavier trop sensible. Je peux respirer sa honte, sa peur, son effroi, tous ces sentiments qui isolent dans la détresse. Mes jambes tremblent avec les siennes. J’ai envie de vomir, plusieurs fois. Proust avait raison, « quand d’un passé ancien rien ne subsiste…/… l’odeur et la saveur restent encore longtemps… »[2] 

Le corps n’oublie jamais les madeleines qu’on lui a fait avaler.

Oui, l’inceste est difficile à entendre, à cerner, à comprendre, à supporter même. Le poids des mots, des odeurs, des images, est accablant, écrasant, suffoquant. Heureusement, nous sommes en été. Cet après-midi, j’irai me baigner, manger une glace et rire avec celui qui m’a montré que tous les hommes n’ont pas soif de pouvoir et de domination.

L’été est une saison lumineuse.

Rien n’est écrit. Nous portons tous en nous la capacité de sublimer, de transformer, de créer quelque chose à partir de la boue dans laquelle, parfois, la vie nous propulse. Freud l’a prouvé. Elie Wiesel et Boris Cyrulnik l’ont éprouvé. Je peux témoigner d’une résilience possible. Mais avec Marie, la précarité vient se superposer à l’indicible. Moi, je n’ai pas eu à choisir entre la rue et l’agression. Je n’ai pas eu à lutter pour manger, me laver ou dormir.

Je regarde Marie et je ne peux m’empêcher de me projeter.

Comment fait-on quand on n’a d’autre décors que la rue, la détresse et une solitude absolue ?
Comment fait-on quand on n’a plus de refuge, d’empathie, de soutien ?
Vers quel horizon une femme violentée peut-elle tourner son regard ?

Ce matin, j’ai trouvé une réponse pour Marie en me tournant vers les associations silencieuses et les milliers de bénévoles qui œuvrent au quotidien pour la dignité et le respect des femmes en errance.

L’ensemble des études menées dans des contextes variés s’accorde sur le fait qu’être une fille constitue partout un facteur majeur de vulnérabilité, y compris dans l’enfance.[3]

Alors, protégeons nos filles, même si elles nous pensent paranoïaques. Face à certains maux, mieux vaut prévenir car la guérison, elle, est n’est jamais totale. En matière d’inceste, il n’y a pas de comptage « à rebours » possible.

Il y a au moins 6 millions de victimes d’inceste en France, et donc 6 millions d’agresseurs cachés parmi nos pères, nos oncles, nos grands-pères ou nos frères… ça en fait du monde !

Aujourd’hui, j’ai médité autrement.

Valérie Pharès
Psychopraticienne

#inceste #violence #femmes #precarite #dapat #fondationdesfemmes

 

Des fondations qui participent à soutenir les actions pour les femmes en détresse :

https://dapat.fr/

https://fondationdesfemmes.org/actualites/

 

[1] Le berceau des dominations, Anthropologie de l’inceste- Dorothée Dussy – Pocket

[2] A la recherche du temps perdu- Marcel Proust- Gallimard

[3] Le berceau des dominations Ibid, P 40

Inceste : Les mille et une nuits de 6,750 millions de français

Une goutte de sang pénètre dans un verre d’eau pure, se dilue brutalement et le colore d’un voile obscur. Des années ont passé. Le voile est toujours là.

Inceste.

En France, 1 fille sur 5 et 1 garçon sur 13, sont victimes de violences sexuelles avant l’âge de 18 ans, sans que l’entourage en ait conscience [2]. C’est-à-dire, sans que vous et moi ne voyons rien.

Lors du prochain réveillon de Noël, l’un d’entre nous pourrait donc être assis à côté d’un grand-père, d’un père ou d’un oncle qui, un jour, a pris pour cible une petite fille, et pour proie son entre-jambe, sa poitrine ou sa bouche.

Cela ne peut pas arriver chez vous, me direz-vous ? Détrompez-vous. Les fantômes sont nombreux dans les familles. L’inceste les contamine toutes, touche tous les milieux, toutes les personnes, tous les enfants. Il n’a ni genre, ni classe, ni scrupule. 84% des situations d’agressions sexuelles sont commises par des proches.[4]

« Aucun milieu n’est épargné…/… il peut y avoir des tyrans partout »[3]

 

Où commence l’inceste ?

On croit souvent que l’inceste c’est un père qui viole sa fille, mais l’inceste ne se limite ni à la pénétration, ni aux relations père-fille.

Mon oncle justifiait de prendre son bain avec moi parce que ça allait plus vite. Au début, il me savonnait. Ensuite, il me demandait de le savonner. Jusqu’au jour où il m’a dit qu’il allait me montrer un truc qui monte et qui descend. C’était l’été, dans notre maison de Belle-île-en-mer. Il a pris ma main, l’a enroulée autour de son sexe et m’a demandé de faire des va-et-vient. J’avais dix ans.

Si certains voient dans ces déclarations assez courantes dans nos cabinets, un jeu de « touche-pipi », à l’instar de Dorothée Dussy, j’y vois « un registre de relation sexuelle construit sur le mode de l’abus de vulnérabilité, la domination et l’humiliation qui ne peut être réduit à un jeu. »[5]

Certains hommes ont une inimitable façon d’utiliser un corps, d’y pénétrer par effraction en poussant de petits cris de bonheur et de continuer leur vie sans douter qu’ils viennent d’en prendre une autre.

Les abus incestueux vont du viol génital aux fellations, en passant par tous les actes incestueux touchant la propre chair de l’enfant, sa peau, sa bouche, sa poitrine, son sexe, etc… Mais ils incluent aussi les climats incestueux que certains adultes laissent planer dans les couloirs de leur maison. Attitudes, gestes ou regards déplacés; exhibition, insinuations ou initiations … faisant de l’enfant la victime directe de violences sournoises, invisibles et silencieuses qui l’angoissent et le piègent dans un malaise indescriptible.

 

Pourquoi le silence est la règle ?

Si vous et moi ne voyons rien, c’est que l’omerta est la règle. On vit dans le silence pendant et après l’inceste.

« Tout inceste fait alliance avec le déni à travers une technique, celle du non-dit. »[10]

Le silence s’impose comme une évidence par le déni sociétal, la folie familiale mais aussi par l’incapacité de l’enfant à mettre des mots sur des gestes sexuels qu’il ne peut ni comprendre ni se représenter.

Une petite fille de 10 ans n’a que la confusion et la sidération pour accueillir le stress extrême qui l’envahit au moment où son corps est pris pour cible. Quand on est enfant, nous n’avons pas les mots pour dire l’effroi ressenti quand un oncle nous met son sexe dans la main ou dans la bouche. Il faut des années aux victimes pour formuler et se formuler les agressions à répétition qui les ont brisées.

 « La pratique de l’inceste est protégée par l’absence de mots pour le décrire. »[6]

Quand les instances censées protéger les plus vulnérables sont dysfonctionnelles, l’enfant n’a plus rien à quoi s’accrocher. Il n’a plus d’issue pour sortir du secret et des menaces qu’on lui impose. Il se retrouve dans une impasse. Il apprend la soumission et la résignation sous l’emprise de l’oppression et de la terreur. Il grandit dans l’angoisse d’un pas dans l’escalier, d’une porte qui s’ouvre ou d’une fessée érotique. Il devient hyper-vigilant, évitant, contrôlant. L’anticipation remplace l’insouciance.

En gardant le secret, l’omerta empêche le crime. 

Ce n’est pas tant l’inceste qui fait souffrir que le silence qui masque le crime.

Si les victimes ont souvent parlé, l’écoute, elle, a souvent manqué. De Barbara, à Niki de Saint Phalle, en passant par Violette Nozière, Flavie Flamant, Christine Angot ou Camille Kouchner prenant la parole pour son frère, les victimes ont maintes fois dénoncé l’inceste à une société qui semble, pourtant, à chaque fois redécouvrir le sujet. Mais pourquoi ?

 

Pourquoi collaborons-nous au système inceste ?  Par peur. Par amour. Par idéal.

Par peur, parce que l’inceste touchant à la famille, nous ne voulons pas reconnaître la souillure qui infecte les murs de nos maisons. Nous préférons la lâcheté à la vérité.

Avec l’inceste en arrière-plan, la famille, censée offrir la sécurité matérielle et affective, mais surtout l’identité à son enfant, devient le noyau de la violence et de la déshumanisation.

« La famille devient le monstre au sein duquel peut avoir lieu un génocide identitaire ».[7]

En jetant la suspicion et de discrédit sur l’histoire familiale, sur le nom que nous portons, sur les proches que nous aimons, sur les pères, les mères ou les frères que nous admirons, nous mettons en péril nos propres repères. En dévoilant l’indicible, en le dénonçant, en le disant, nous prenons le risque de la honte, du rejet et de l’exclusion.

Par amour, parce que l’inceste est initié par une mère, un père ou un beau-père que nous aimons, en qui nous avons confiance et dont nous voulons garder l’affection.

C’est ce que confirme Camille Kouchner quand elle écrit :

« Car à 14 ans et pour longtemps, j’ai préféré garder l’amour de mon beau-père plutôt que de m’en éloigner. »[8]

Par idéal, parce que nous préférons continuer à garder une certaine image de nos parents et de notre famille plutôt que de la voir se briser contre le réel.

Arnaud Desjardins résume parfaitement ce propos : « Nous voyons tout, toujours par rapport à nous, c’est-à-dire que nous ne voyons jamais rien. Et nous ne voyons ni que nous ne voyons rien, ni pourquoi nous ne voyons rien. Nous ne voyons pas l’autre parce que nous projetons notre ego sur lui. Les Écritures Védantiques répètent à satiété que le monde est irréel et illusoire. Vous pouvez commencer à comprendre cela en réalisant que vous ne voyez jamais les autres et le monde mais seulement ce que vous pensez d’eux. »

Renoncer à parler, c’est renoncer au réel.

Pourtant, la parole est le seul moyen de « faire bouger des structures millénaires au sein desquelles on écrase les femmes et les enfants »[9]. L’inceste n’existe que parce que des années de patriarcat le perpétuent et qu’une majorité collabore. Faire en sorte que des hommes cessent d’utiliser leurs enfants comme des sextoys commence par donner la possibilité aux victimes de s’exprimer.

Plus nous aurons le courage de devenir le vilain petit canard, plus nous prendrons le risque d’être chassé du clan, moins la légende familiale pourra se perpétuer de génération en génération.

83% des victimes ne sont pas crues et témoignent qu’elles n’ont jamais été reconnues comme telles ni protégées. Lever le voile obscur qui plane au-dessus de la vie de millions de victimes n’est possible que si au moment où elle parle, la victime est crue, soutenue et accompagnée.

Aujourd’hui, de nombreuses associations, collectifs, thérapeutes spécialisés sont présents pour accompagner les victimes de violences sexuelles à chaque étape de leur reconstruction.

Diffuser l’information au plus grand nombre et faciliter l’accès des victimes aux structures présentes pour les accompagner devient un devoir pour chacun d’entre nous. Les victimes ne confient leur souffrance que si quelque chose les incite à le faire. Lire un livre, une chronique ou un article peut les inciter à le faire.

En partageant cet article vous pouvez initier un élan et offrir à une femme, que vous pensez connaître mais dont vous ignorez tout, un début d’autre chose.

 

Valérie Pharès

Psychopraticienne

Membre de l’association Face à l’inceste

https://facealinceste.fr/

 

 

 

[1] https://facealinceste.fr/blog/actualites/le-nouveau-chiffre-de-l-inceste-en-france

[2]  Violences et rapports de genre- Enquête sur les violences de genre en France – E Brown, A debauche, C Hamel et M Mazuy

[3] Muriel Salmona https://www.franceculture.fr/societe/inceste-la-psychiatre-muriel-salmona-denonce-une-impunite-effarante

[4] ibid

[5] Dorothée Dussy Le berceau des dominations – Anthropologie de l’inceste (Pocket P 185)

[6] Ibid; Pocket P182

[7] Helène Romano, Dctr en psychopathologie et psychothérapeute référente au CHU de Créteil

[8] Camille Kouchner- La familia grande (Seuil)

[9] Extrait de l’interview de Charlotte Pudlowski, autrice du podacst – Ou peut-être une nuit – franceculture.fr/societe/inceste-chaque-prise-de-parole-permet-a-dautres-demerger-selon-la-journaliste-charlotte-pudlowski

 

Quelques ressources :

Association internationale d’aide aux victimes d’inceste : AIVI https://www.helloasso.com/associations/association-internationale-des-victimes-de-l-inceste

Pour faire un don à une fondation qui soutient des associations d’aide aux femmes victimes de violences – DAPAT : https://dapat.fr/

Un exemple de collectif qui accompagne les victimes d’abus: https://www.abus-kintsukuroi.fr. https://youtu.be/OU0eg0_2Q3w 

Pour aller plus loin sur le sujet de l’inceste : https://www.memoiretraumatique.org/

 

Notre maison, notre coin du monde

Refuge, reflet de nos goûts et de nos valeurs, miroir de l’âme, notre maison, comme l’écrivait joliment Gaston Bachelard, est notre coin du monde.

Là où l’étymologie évoque un lieu de séjour, première source de confort et de protection, l’âme du poète y transpose le berceau dans lequel les fées nous ont délicatement posés avant que nous soyons jetés au monde.

La maison est d’abord notre premier univers.

Qu’elle soit au centre de la ville, en périphérie ou en rase campagne, individuelle, en copropriété ou emboîtée dans des immeubles « la maison est une retraite, un refuge, un centre»[1]. En son sein, nous avons fait nos premiers pas, balbutier nos premiers mots, laisser couler nos premières larmes. Larmes de joie, d’effroi ou de manque. D’une façon ou d’une autre, une part de nous reste attachée à ce premier berceau.

Il y a les maisons, et il y a notre maison.

Souvenirs de protection ou d’agression. Lieu heureux ou malheureux de notre existence. Chambre seule ou intimité partagée. Du jardin aux fourneaux, de l’odeur des madeleines au parfum qui danse dans l’escalier, du bourdonnement de l’abeille à la voix du père, il y a des passés inoubliables. Combien de parts inconscientes avons-nous laissées dans tous ces lieux où nous avons logé ?

La maison est un symbole.

Si elle est, pour nous tous, une forme concrète avec des murs, un toit, des fenêtres et une porte, elle a, pour chacun d’entre nous, un autre sens, plus abstrait, non visible. Chaque pièce est porteuse d’expériences intimes et singulières. Chaque espace est en nous. Chaque recoin nous habite.

Ne vous suffit-il pas de convoquer votre chambre pour qu’elle s’avance vers vous ? Pousser la porte, franchir le seuil et vous autoriser à fermer les yeux quelques secondes pour retrouver la couleur de vos murs, la douceur de vos draps, la fraîcheur de l’enfance…

Que représente pour vous la maison de votre enfance ?

Valérie Pharès

[1] G. Bachelard, La terre et les rêveries du repos : essai sur les images de l’intimité́, Edition 2004

Cohérence cardiaque : rencontre exclusive avec Stéphanie Noncent

Apprendre à mieux gérer son stress et à développer son intelligence émotionnelle par une pratique très efficace : « La cohérence cardiaque ».

Dans cette interview, Stéphanie Noncent en explique les bienfaits et comment mettre en place ce rituel quotidien.

Conférencière, formatrice et master coach certifiée en neurosciences appliquées, Stéphanie Noncent a développé une conférence sur cette thématique :  » Les secrets du cœur pour réduire son stress » qui se veut à la fois percutante sur le fond et innovante sur la forme. Elle est intégralement réalisée en 3D et projetée en hologramme, une première dans le monde des conférences.

Découvrez la conférence de Stéphanie Nocent en images et en détail 👉https://lnkd.in/dGNNXy7

Découvrez nos séances de « Cohérence Cardiaque » réalisées sur la musique d’Anthony Doux :

La cohérence cardiaque associée à la musicothérapie et à l’auto-hypnose : une respiration sonore haute couture

Confiance en soi, régulation des émotions, paix intérieure, créativité, sommeil, concentration…

Imaginez pouvoir faire le plein de l’énergie dont vous avez besoin et retrouver l’harmonie intérieure, avec un simple exercice de respiration.

C’est facile, simple et scientifiquement validé : 5 minutes de respiration en cohérence, 3 fois par jour, rééquilibre l’harmonie entre le cœur, le corps et le cerveau.

Dans un souci d’optimisation du temps consacré à notre bien-être, j’ai compilé 3 pratiques comme des poupées russes :

  • La cohérence cardiaque pour rétablir l’équilibre cœur, corps, cerveau
  • Les fréquences sonores avec la musicothérapie
  • L’auto-hypnose pour une reprogrammation mentale positive

Ma rencontre avec Anthony Doux a permis cette synergie merveilleuse.

Qui est Anthony Doux ?

Anthony est praticien sonore et compositeur de musiques bien-être. Sa spécialité est d’associer la magie du son à notre développement personnel pour améliorer notre bien-être et développer nos potentiels.

Pour lui, une vie sans musique, c’est une illusion. La musique est le souffle de la vie. Elle nous accompagne avec ses rythmes, ses harmonies, ses fréquences, ses nuances, ses arrêts, ses élans, ses couleurs.

Anthony tombe amoureux de la musique à l’âge de 6 ans. Tout commence par une envie. L’envie d’imiter un camarade qui joue de l’accordéon. Et puis vient l’inspiration. L’inspiration de la nature dont il se sent « l’invité chanceux ».

A travers ses notes, il nous fait gouter à la synergie miraculeuse du vivant.

Le tableau qu’il peint est complet, on y trouve l’esthétique, le sens de l’équilibre, l’harmonie, le beau, le sensible, l’inattendu, l’imprévu.

De l’inspiration à la passion, il enchaine les notes et son destin se trace. Faculté de musicologie, conservatoire et puis, son intuition fait reste. Il utilise les bienfaits de la musique sous plusieurs axes, dont principalement celui des fréquences, de la synchronisation des hémisphères cérébraux et de la cohérence cardiaque.

Pour en savoir plus sur ses compositions : https://desmusiquespourguerir.com/

Pour profiter de nos séances de cohérence cardiaque :

#1 : « Equilibre & confiance »

Version Homme  https://youtu.be/HZToIBZSjB0

Version Femme  https://youtu.be/VgaxrLo4bHg

#2 : « Equilibre & régulations des émotions »

https://youtu.be/qvUiaq6fIwk

#3 : « Equilibre & paix intérieure »

https://youtu.be/7_sZHv7r8jA

#4 : Equilibre & sommeil »

https://youtu.be/W0WZh_8ZSxs

Si vous avez des insomnies ou des troubles d’endormissement, cette dernière séance sur le sommeil vous sera doublement bénéfique. Vous pouvez la pratiquer le soit avant de vous coucher ou en cas de réveil nocturne.

Bon voyage sonore…

 

Valérie Pharès
Psychopraticienne