Niki de Saint Phalle: du traumatisme à la créativité
Elle disait qu’elle avait eu la chance de rencontrer l’art car elle avait sur le plan psychique, tout ce qu’il fallait pour devenir terroriste. La création lui permettra de rejoindre la couleur, la joie, la musique et la vie, par-delà le noir, le silence et la mort.
En 1994, dans Mon Secret, une lettre adressée à sa fille Laura, elle révèle publiquement l’inceste subi dans son enfance. « Pour la petite fille, le viol c’est la mort », écrit-elle. Elle a onze ans lorsque son père, celui qu’elle considérait comme son héros, transgresse l’interdit. Plus de cinquante ans plus tard, elle mettra des mots sur ce secret longtemps porté seule.
Son œuvre ne se réduit pas à cette histoire. Mais elle en porte profondément les traces : la violence et la peur, le corps féminin, l’enfermement, la destruction, puis la métamorphose, la couleur et la vie. De ce massacre inaugural — je choisis de le nommer ainsi — naîtra une œuvre monumentale, dans laquelle la folie des grandeurs n’a peut-être d’égale que la folie paternelle.

Née en 1930, entre bourgeoisie américaine et noblesse française, Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle a onze ans quand son père, son « héros », ce « banquier respectable », met sa main dans sa culotte. Elle est connue pour ses Nanas voluptueuses et ses tirs à la carabine, pour son anticonformisme et son insolence, beaucoup moins pour le combat intérieur qui traverse son œuvre. À la fois bourgeoise et bohème, mannequin en fourreau faisant la une de Vogue et sculptrice en combinaison d’ouvrier, féminine et provocatrice, elle multiplie les identités, les contradictions, les métamorphoses. Dans l’art, elle trouvera une manière d’articuler l’indicible et de donner forme à ce qui, autrement, aurait pu rester enfermé dans le silence.
Quand l’art devient une issue
Elle a 23 ans quand ses démons jaillissent. Elle est internée après une décompensation psychotique. Alors que les psychiatres hésitent entre le diagnostic de schizophrénie et celui de dépression sévère, elle se lance dans la peinture de manière effrénée et découvre ce qui deviendra bien davantage qu’une activité : une nécessité.
C’était mon destin. En d’autres temps, on m’aurait internée pour le restant de mes jours, mais ainsi je n’ai passé qu’une très courte période sous stricte surveillance psychiatrique, subissant une dizaine d’électrochocs. J’ai embrassé l’art comme ma délivrance et comme une nécessité.
Le Centre Pompidou situe précisément à cette période la découverte, par Niki de Saint Phalle, du « pouvoir salvateur » de la pratique artistique.
Pendant son hospitalisation, son père lui adresse une lettre lui demandant pardon d’avoir abusé d’elle sexuellement. Niki dira que cette lettre fit brutalement ressurgir ce qu’elle avait à la fois vécu et tenu à distance. Le passé ne revient pas seulement sous la forme d’un souvenir racontable : il peut faire effraction dans le présent à travers le corps, les sensations et les émotions. Un article de la psychanalyste Simone Korff-Sausse consacré aux traces traumatiques dans l’œuvre d’art décrit chez elle cette oscillation particulière entre oubli et réminiscence, entre amnésie et hypermnésie.*
C’est l’une des caractéristiques de la mémoire traumatique : certains éléments du présent — une odeur, un geste, un bruit, un regard, parfois quelques mots — peuvent réactiver des sensations et des affects liés à une expérience passée, comme si une part de celle-ci n’était pas encore véritablement devenue du passé.
Chez Niki de Saint Phalle, la création semble progressivement offrir un autre destin à cette violence intérieure. Elle dira chercher dans la peinture « une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail », ajoutant : « Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme. »

Sa pratique de l’art comme exécutoire fascine le monde entier autant qu’elle lui procure joie et apaisement.
L’art ne fait pas disparaître ce qui a eu lieu. Il ne répare pas le passé. Mais il peut permettre d’en déplacer quelque chose : mettre une matière, une couleur, un geste, une forme entre soi et ce qui, jusque-là, restait enfermé à l’intérieur.
Lorsqu’une activité artistique parvient à nous emporter, les dragons qui nous menacent semblent se replier. Nous ne sommes plus seulement tiraillés entre une raison qui nous impose ceci et une sensibilité qui nous demande cela. Ce qui était subi intérieurement peut être déposé devant soi, regardé, manipulé, transformé. Tout se passe comme si le médium, quel qu’il soit, créait la distance nécessaire entre ce qui nous a menacés, ce que nous avons parfois dû oublier pour survivre, et ce qui cherche malgré tout à se dire.
L’œuvre devient alors un espace intermédiaire entre le monde intérieur et le monde extérieur, une réponse possible lorsque la parole ne suffit pas ou n’est pas encore accessible.
L’activité artistique peut ainsi devenir un pont : remettre du mouvement là où quelque chose s’était figé, et rendre une forme vivante à des parties de soi laissées pour mortes.
Mais chez Niki de Saint Phalle, cette reconstruction ne se joue pas seulement dans l’atelier. Créer suppose aussi de sortir du monde qui l’a blessée et de s’autoriser à en inventer un autre.
À onze ans, je me suis sentie expulsée de la société. Ce père tant aimé est devenu objet de haine, le monde m’avait montré son hypocrisie, j’avais compris que tout ce qu’on m’enseignait était faux. Il fallait me reconstruire en dehors du contexte familial, au-delà de la société.
Alors, elle coupe les liens avec sa famille et quitte également son mari, à qui elle laisse la garde de ses deux enfants. Quitte à culpabiliser, dira-t-elle, autant que ce soit pour quelque chose.
Elle rencontre ensuite Jean Tinguely, avec qui elle nouera une relation à la fois passionnelle et artistique. On peut penser que ce choix difficile, exigeant, parfois brutal — se dégager de ce qui l’enferme pour tenter d’accéder à sa propre vérité — participe lui aussi de son mouvement créateur.
Il est difficile de vivre auprès de ceux qui ne peuvent pas nous aider à nous épanouir.

Ce qui sauve n’est pas le pardon : c’est la fidélité à soi-même
Trop souvent, dans les familles — et parfois jusque dans certains discours thérapeutiques — le pardon est présenté comme l’aboutissement nécessaire du chemin. Comme s’il fallait pardonner pour guérir, honorer ses parents pour devenir adulte, sauver le lien pour prouver que l’on va mieux.
Mais le pardon n’est ni une obligation thérapeutique ni une mesure de la résilience.
Pour certains, il viendra peut-être. Pour d’autres, jamais. Ce qui importe d’abord, c’est de pouvoir retrouver suffisamment de sécurité et de liberté intérieure pour choisir : rester, partir, mettre de la distance, renouer éventuellement, ou ne pas renouer.
Alice Miller a beaucoup combattu les injonctions qui maintiennent l’enfant devenu adulte dans une loyauté envers ceux qui l’ont maltraité :
Nous n’avons nul devoir de gratitude envers des parents qui nous ont maltraités.
Alice Miller
Être fidèle à soi ne signifie pas vivre contre les autres. Cela signifie parfois cesser de se trahir pour continuer à leur appartenir.
Être soi, c’est se jeter à l’eau et explorer le champ des possibles.
C’est aussi ce que raconte le parcours de Niki de Saint Phalle. Chez elle, l’activité artistique devient le point de départ d’une expérience intérieure dans laquelle ce qui assaille le moi devient aussi ce qui le sauve et le libère.
Elle s’autorise tout et son contraire : la violence et le jeu, le masculin et le féminin, la destruction et la création, la mort et la couleur. Elle ne résout pas les contradictions : elle les met au travail. Elle danse avec le chaos.
C’est précisément ce que la psychanalyse appelle la sublimation : non pas supprimer la pulsion, la colère ou le désir, mais leur trouver une autre destination. Lacan parlait de la sublimation comme de « la forme même dans laquelle coule le désir ». Une forme qui sera la peinture et la sculpture pour Niki, la chanson pour Barbara, l’écriture pour Christine Angot, le cinéma pour d’autres.
L’art ne blanchit pas la violence. Il lui donne une forme. Et donner une forme à ce qui nous déborde, c’est déjà ne plus en être seulement l’objet.
Traumatisme n’est pas synonyme de psychopathologie
Le trauma est vorace. Mais il n’a pas tous les droits. Il existe aussi en nous des territoires qui ne lui appartiennent pas.
Plus on s’oriente vers ce qui sollicite la spontanéité, la curiosité, le plaisir ou la joie, plus on se rapproche de ce qui a résisté, de ce que le trauma n’a pas réussi à coloniser.
Alors, quelque chose bouge. Une fleur sauvage pousse à travers une fissure de l’asphalte. Comme dans le symbole taoïste, le noir porte déjà en lui un point de blanc : le germe d’un mouvement contraire.
Ce mouvement devient une direction. Peu importe qu’à son origine il y ait de la joie, de la rage, de la tristesse ou de la colère. Ce qui compte, c’est qu’il nous pousse quelque part.
C’est là que peut réapparaître la puissance créatrice. Non comme une nouvelle injonction — il faudrait maintenant faire quelque chose de magnifique de son trauma — mais comme le signe que toute notre énergie n’est plus occupée à tenir. Quelque chose redevient disponible pour désirer, imaginer, essayer, inventer.
Sortir de la survie ne consiste pas seulement à aller moins mal. C’est retrouver un élan. Peu importe où il nous conduira.
C’est peut-être cela que Clarissa Pinkola Estés appelle la vie créatrice lorsqu’elle écrit qu’elle « n’est pas seulement dans les pensées, les actes ou le talent, elle est dans le simple fait d’être ».
La créativité ne signifie donc pas produire de l’extraordinaire. Elle peut commencer beaucoup plus simplement : se laisser toucher par quelque chose au point d’avoir envie de lui répondre.
« Ce n’est pas de la virtuosité, c’est aimer quelque chose à un point tel — une personne, une idée, sa terre ou l’humanité entière — que, de ce flot généreux, on ne peut rien faire d’autre que créer. La volonté ne joue aucun rôle. On doit le faire, un point c’est tout. »
La créativité commence peut-être là : quand quelque chose, en nous, recommence à pousser.
Risquer d’être jugé vaut mieux que se recroqueviller
On retrouve cette force créatrice dans toute l’œuvre de Niki de Saint Phalle. Des assemblages d’un arsenal de tueuse au fabuleux Jardin des Tarots, en passant par les tirs-happenings qui l’ont fait connaître mondialement, jusqu’aux Mariées, aux prostituées et aux fameuses Nanas envahissant les espaces publics, elle modèle sans cesse de nouvelles formes.
Elle nous fait voyager au cœur d’un paysage mental sombre et lumineux à la fois, torturé et brillant, violent et vulnérable, fort et fragile. Son œuvre nous touche parce qu’elle ne s’adresse pas à quelques-uns par-ci, par-là : elle vient chercher quelque chose en chacun de nous.
Et surtout, elle refuse de rester à la place où son histoire aurait pu l’assigner.

Si notre force créatrice reste bloquée, nous risquons de rester cantonnés à l’imitation, à ce qu’on attend de nous. Or créer, c’est précisément aller vers ce qui nous attire, essayer autre chose, montrer, prendre de la place. Et cela comporte un risque : déplaire, être jugé, rejeté, ou simplement échouer.
Débloquer cette force, c’est aussi accepter ce risque.
Mieux vaut parfois risquer l’aventure et l’échec que se faire toute petite et se recroqueviller sur ses peurs.
Prendre de la vigueur est un droit de naissance.
L’ombre : cette inconnue en soi qu’il faut apprivoiser
L’œuvre de Niki de Saint Phalle est une confrontation permanente avec l’ombre.
Quand elle crée ses Mariées presque cadavériques ou lorsqu’elle tire sur des figures symboliques de l’autorité, elle ne cherche pas à devenir pure, pacifiée ou raisonnable. Elle va chercher la haine, la rage, la peur et la barbarie là où elles sont, pour tenter d’en faire quelque chose.
« J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir […] Un assassinat sans victime. »
La formule est terrible. Et magnifique.
Parce que tout est là : un assassinat, mais sans victime.
Un tir contre le père, le patriarcat, le religieux, le politique, la toute-puissance. Mais aussi contre sa propre violence. Ce qui aurait pu être retourné contre elle-même ou contre quelqu’un d’autre trouve un cadre, une scène, une matière.

Niki elle-même donne à ces Tirs une dimension thérapeutique :
« En tirant sur moi, je tirais sur la société et ses injustices. En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps. Pendant deux années passées aux tirs, je ne fus pas malade une seule fois. Quelle thérapie ce fut pour moi ! »
Niki de Saint Phalle ne tire pas pour tuer. Elle tire pour vivre.
Elle règle ses comptes mais elle nourrit son âme. Elle utilise l’objet phallique en le détournant de son but. Jusqu’à ce qu’elle réalise que tirer devient une drogue.
Elle évoque « une sensation aussi difficile à décrire que l’acte d’amour », et elle poursuit dans une de ses lettres à son ami Pontus, directeur du Moderna Museet de Stockholm :
« Après une séance de tir, j’étais complètement sonnée. Je devenais dépendante de ce rituel macabre, même s’il était joyeux. J’en arrivais au point où je perdais le contrôle de moi-même, mon cœur battait la chamade pendant que je tirais. Je tremblais avant et pendant la séance. J’étais dans une sorte de transe extatique. L’idée de perdre le contrôle m’effraie et je déteste la dépendance. Alors j’ai renoncé. »
Voilà une nuance essentielle.
Tout ce qui soulage ne libère pas nécessairement.
Une stratégie peut avoir été salvatrice à un moment donné et devenir enfermante lorsqu’elle se répète.
Elle ne sacralise donc même pas ce qui l’a sauvée. Lorsque le Tir devient répétition et menace de prendre le pouvoir, elle cesse. Plus tard, confrontée à la maladie, elle sera tentée d’y revenir, mais renoncera encore :
« Je ne trouvais pas de nouvelle idée pour le Tir. Je ne voulais pas refaire la même chose. Il fallait du neuf ou rien. »
Puiser dans la créativité pour nourrir sa force intérieure
C’est peut-être là l’un des aspects les plus intéressants de son parcours : la créativité n’est pas seulement une décharge. Elle suppose aussi du discernement.
Créer, c’est pouvoir sentir si ce que l’on fait ouvre quelque chose ou si cela nous ramène encore et encore au même endroit.
Niki construit des monstres dans lesquels on peut vivre et des seins dans lesquels on peut dormir. Elle joue avec les contraires, les paradoxes et les contradictions. Elle transforme la peur en volume, la colère en geste, la démesure en architecture. Elle n’est pas contre les hommes, elle est pour la Femme. Elle milite en couleurs pour le respect de l’autre et pour le droit de dire STOP à toute forme d’injustice ou de domination.
Ce qui m’intéresse ici n’est donc pas seulement sa capacité à créer. C’est cette force intérieure qui lui permet de discerner ce qui ouvre de ce qui enferme, de choisir ce qu’elle nourrit et ce qu’elle abandonne.
La force n’est peut-être pas dans le coup de feu. Elle est dans celle qui tient l’arme et reste suffisamment présente à elle-même pour savoir quand la poser.
Dans une approche jungienne, j’y vois la figure d’un animus devenu allié : un guerrier intérieur qui protège, tranche et donne une direction sans avoir besoin de (se) faire la guerre. Quelque chose aussi de l’Empereur du Tarot de Marseille : un point d’appui intérieur stable et protecteur.
Trouver un point d’appui : en soi et dans la relation
L’animus : le bras de la créativité
Le désir peut être là, l’imagination immense, l’intuition juste : encore faut-il une force capable de leur donner une direction et de faire le geste.
Dans sa forme équilibrée, l’animus ne pousse pas à faire toujours davantage. Il donne de l’assise. Il permet de sentir : je veux, je choisis, je tranche. C’est une force de discernement autant que d’action.
On pourrait presque la reconnaître dans le corps : une musculature qui soutient plutôt qu’elle ne se crispe, une parole plus exacte, une décision qui n’a plus besoin de s’agiter pour s’imposer. Les pensées, le désir et l’action cessent de tirer chacun de leur côté.
Le bras peut alors accomplir ce que le désir pressent.
Lorsque cette fonction a été peu soutenue, dévalorisée ou attaquée, la force qui devrait nous porter peut se retourner contre nous. Le désir demeure, mais le bras hésite, se paralyse ou frappe au mauvais endroit. Il peut se retourner contre soi — en nous limitant, en nous faisant douter, en empêchant le passage à l’acte — ou se décharger vers l’extérieur dans le contrôle, l’agressivité, la domination.
À l’inverse, lorsqu’un soutien interne se construit suffisamment, quelque chose s’ordonne. On s’écoute davantage, on se fait confiance, on discerne plus clairement ce qui est juste pour soi. Il devient possible d’avancer avec la peur plutôt que d’attendre qu’elle disparaisse, de transformer une intention en acte et de rester plus fidèle à ce que l’on sent juste.
Créer — au sens large — devient alors moins conflictuel. Non parce que tout devient facile, mais parce que nous cessons de lutter contre notre propre mouvement.
Ce qui demande à prendre forme trouve enfin un appui pour le faire.
Le soutien intérieur se construit aussi à plusieurs
« Donnez-moi un point d’appui et, avec mon levier, j’ébranlerai le monde », disait Archimède.
Bien souvent nous oublions l’importance de ce point d’appui.
L’animus ne se construit pas toujours dans la solitude. Lorsque cette fonction manque encore d’assise, une relation suffisamment stable peut contribuer à lui en donner une.
Chercher un appui extérieur n’est ni un signe de faiblesse ni un renoncement à son autonomie. Avant de trouver la sécurité en soi, il faut d’abord pouvoir la rencontrer chez quelqu’un.
Quelqu’un qui ne décide pas pour nous, ne nous façonne pas à son image, mais dont la stabilité, la confiance ou le regard nous permettent progressivement de trouver notre propre stabilité, notre propre confiance, notre propre regard.
Ce quelqu’un peut être un ami, un partenaire, un thérapeute, un professeur, un auteur, une institution. Ou un compagnon de création.
Jean Tinguely fut aussi cela pour Niki de Saint Phalle. Lorsqu’elle lui montre les petits morceaux de papier sur lesquels elle griffonne ses projets, il ne lui explique pas qu’ils sont irréalisables. Il lui répond :
« Niki, le rêve c’est tout, la technique c’est rien, ça s’apprend. »
Il ne lui impose pas son rêve. Il donne du crédit au sien.
C’est peut-être cela qu’une relation suffisamment bonne peut offrir : non pas nous dire qui devenir, mais nous rendre davantage capables d’être nous-mêmes. Penser avec notre propre tête, sentir ce qui nous convient, discerner ce qui est juste, choisir et agir en conséquence.
Une relation qui nous fait grandir ne nous rapetisse pas. Elle éveille la curiosité, l’intelligence, la sensibilité. Elle « actualise notre puissance », pour reprendre Aristote.
Le bon appui ne nous rend pas dépendants de lui. Il nous aide à trouver le nôtre.
Mais il reste un paradoxe : nous avons besoin du regard des autres pour nous construire, et pourtant nous ne pouvons pas leur abandonner le dernier mot sur notre valeur.
Niki l’écrit à sa mère avec une violence saisissante :
« Votre mauvaise opinion de moi, ma mère, me fut extrêmement douloureuse et utile. J’appris à ne compter que sur moi. L’opinion des autres ne m’importait pas. Cela me donna une immense liberté. La liberté d’être moi-même. Je rejetterais votre système de valeurs et inventerais le mien. »
Il ne s’agit donc pas de ne plus avoir besoin des autres. Il s’agit que leur regard cesse d’être le tribunal suprême de notre existence.
S’entourer des bonnes personnes pour soi, puis apprendre peu à peu à reconnaître de l’intérieur ce qu’elles nous ont aidés à sentir. Délaisser peu à peu l’idéal de perfection, la comparaison permanente et le besoin d’être validé pour découvrir une sensation plus intime d’accord avec soi.
Entrer en résonance avec soi plutôt que passer sa vie à chercher la reconnaissance.
Faut-il être artiste pour sublimer ?
Non.
Créer vient du latin creare : faire naître, produire, engendrer.
La création dont il est question ici ne demande ni musée, ni talent particulier, ni public. On peut créer une œuvre, bien sûr, mais aussi une manière nouvelle d’habiter son corps ou sa vie, d’entrer en relation, de choisir, d’aimer, de poser une limite, de trouver un mot — ou simplement d’inventer une réponse que l’on n’avait jamais donnée jusque-là.
Et ce qui naît ensuite n’a pas davantage besoin de prendre racine dans la souffrance. Nous pouvons créer depuis la joie, le désir, la curiosité, une rencontre, un émerveillement. Pas plus qu’il n’est nécessaire de remercier ce qui nous est arrivé sous prétexte que nous aurions grandi grâce à cela : cette injonction serait une nouvelle violence.
Mais lorsque quelque chose de vivant recommence à circuler, nous pouvons parfois reprendre la matière de notre histoire et lui donner une autre forme.
Sans jouer les Niki de Saint Phalle, sans héroïser la souffrance, en restant attentifs à nos forces comme à nos fragilités, à nos goûts comme à nos dégoûts, il devient possible de déplacer la représentation que nous avons de ce qui nous est arrivé.
Pétrir un peu de la puanteur et de la noirceur qui nous encombrent pour essayer d’en faire quelque chose qui nous appartient enfin.
Laisser derrière soi un lieu pour rêver.
Niki de Saint Phalle s’est éteinte à 71 ans.
Pendant plus de vingt ans, elle aura travaillé à sa plus grande construction artistique : le Jardin des Tarots. Un lieu où rêver, un jardin de joie et d’imagination peuplé de l’Impératrice, du Magicien, de dragons, de serpents et de figures monumentales inspirées des arcanes du Tarot. Elle y vivra même plusieurs années, installée à l’intérieur de l’Impératrice. La femme qui avait dû si tôt chercher comment survivre au monde finit ainsi par en construire un dans lequel elle peut habiter.
Elle disait avoir voulu rendre les gens heureux en leur donnant quelque chose de beau.
Fréquenter la beauté, écrit Charles Pépin dans La confiance en soi, c’est se rapprocher de soi. Non pas simplement « s’évader », mais plonger plus profondément en soi pour y retrouver la possibilité de la confiance.
C’est peut-être pour cela que nous éprouvons tant de gratitude envers les artistes qui nous bouleversent. La beauté ne nous détourne pas nécessairement de nous-mêmes : parfois, elle nous y ramène. Et chaque fois qu’elle nous touche vraiment, elle peut nous rendre un peu de cette force qui permet d’être soi.
Fréquentons donc la beauté, aussi librement que possible et aussi souvent que possible.*
Valérie Pharès
Psychopraticienne
Références:
- Simone Korff-Sausse, S. (2019). Les traces traumatiques dans les œuvres d’art. Le Coq-héron, 237(2), 124-129. https://doi.org/10.3917/cohe.237.0124.
- Charles Pépin. La confiance en soi
Version initiale publiée dans DAPAT Magazine n°3, janvier 2023. Texte largement enrichi et actualisé en 2026.
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