L’été est-il synonyme de bonheur pour tous?
Cet article évoque des violences sexuelles intrafamiliales ainsi qu’une situation de grande précarité.
Nous pourrions être tentés de répondre « oui ». Pourtant, ce qui fait le bonheur des uns peut aussi rappeler aux autres un bonheur perdu, manqué ou devenu inaccessible.
Oui, nous sommes des êtres héliotropiques, nos corps se tournent naturellement vers la lumière, nos cellules ont besoin de vitamine D, nos yeux d’immensité et notre âme de chaleur. Mais si certains d’entre nous ont le privilège de pouvoir faire le plein d’été, d’apéritifs et de restaurants au bord de l’eau, d’étaler crème solaire et bikini sur les plages de Mykonos ou de Calvi, nous n’avons pas tous la « possibilité d’une île ».
L’été est synonyme d’évasion. Mais — car il y a toujours un « mais » dans la vraie vie, n’est-ce pas ? — tout le monde ne prend pas le large. L’horizon, pour certains, n’est pas une promesse de départ.
Si l’égalité est proclamée en droit, tout le monde ne l’approche pas dans les faits.
Pour Marie, jeune femme aux longs cheveux bruns que j’ai croisée ce matin aux abords d’une crique cannoise, l’été est synonyme d’errance. La terreur se lisait sur son visage.
Marie est un prénom d’emprunt. Certains éléments permettant son identification ont été modifiés.
À en croire Nietzsche, « toutes choses veulent être tes médecins ». Il voulait dire par là que les épreuves sont constitutives de la vie, que la résilience est un facteur de croissance, qu’aucune vie ne peut être écrite à l’avance : elle s’écrit à mesure qu’elle est vécue, traversée et reprise.
Certes, nous avons tous notre lot d’épreuves et nous pouvons disposer de ressources que nous ignorons encore. Cependant, en tant que femme, je ne me suis pas retrouvée à la rue à 18 ans. Et vous ?
Marie a passé la nuit dehors. Son oncle lui impose des violences sexuelles depuis des années. La veille, elle a refusé un nouvel acte sexuel. Après l’avoir menacée, il l’a jetée dehors. Elle pense être enceinte. Il était sa seule famille. À présent, elle est seule.
Elle m’a confié tout cela dans un flot précipité, en quelques instants.
Qu’est-ce qui, dans ce moment, lui a permis de parler ? Pourquoi déposer cette révélation auprès de moi, qui venais tranquillement méditer sur une plage de sable blanc ?
Dans Le Berceau des dominations, Dorothée Dussy, anthropologue, reprend cette phrase de Christine Delphy : « Pâtir n’est pas compatir. »
En matière d’inceste, rappelle Dorothée Dussy, aucun degré d’empathie ne peut entièrement remplacer l’expérience
L’expérience de l’inceste… Quel « truc » étrange, lorsqu’on y songe. Une expérience si difficile à concevoir que les regards se chargent parfois de gêne, d’effroi ou de scepticisme lorsque vous osez confier que le sujet vous est familier.
Elle est surtout incompréhensible pour l’enfant qui ne sait ni nommer ce qui lui arrive ni penser l’impensable. J’ai moi-même longtemps suivi la règle sociale et familiale qu’impose le système incestueux : se taire.
Le silence est ce qui permet aux violences de se répéter et aux histoires d’enfants agressés de s’empiler sans jamais se rencontrer.
Avec Marie, je replonge dans l’enfer d’un monde où l’enfant est réduit à un objet. Pendant un instant, je retrouve ce sentiment d’impuissance. Ses mots résonnent sur un clavier devenu trop sensible. Je respire sa honte, sa peur, son effroi — tous ces sentiments qui isolent dans la détresse.
Mon corps reconnaît quelque chose avant même que je puisse le penser. Mes jambes tremblent avec les siennes. La nausée monte, plusieurs fois.
Proust l’avait pressenti : « Quand d’un passé ancien rien ne subsiste… l’odeur et la saveur restent encore longtemps. »
Le corps n’oublie jamais les madeleines qu’on lui a fait avaler.
L’inceste est difficile à entendre, à cerner, à comprendre, parfois même à supporter. Le poids des mots, des odeurs et des images peut devenir accablant, écrasant, suffocant.
Et pourtant, autour de nous, l’été continue.
Cet après-midi, j’irai me baigner, manger une glace et rire auprès de celui qui m’a appris qu’un lien pouvait ne pas être fait de pouvoir ou de domination.
L’été est une saison lumineuse.
Rien n’est entièrement écrit. Il existe parfois une possibilité de sublimer, de transformer et de créer quelque chose à partir de la boue dans laquelle la vie nous a propulsés. Freud a conceptualisé la sublimation. Les parcours d’Élie Wiesel et de Boris Cyrulnik témoignent, chacun à leur manière, d’une transformation possible après l’épreuve.
Je peux moi-même témoigner d’une résilience possible.
Mais, pour Marie, la précarité vient se superposer à l’indicible. Moi, je n’ai pas eu à choisir entre la rue et l’agression. Je n’ai pas eu à lutter pour manger, me laver ou dormir.
La résilience n’est pas seulement une force individuelle. Elle dépend aussi des conditions matérielles, des rencontres, de la protection et du soutien que l’environnement peut offrir.
Je regarde Marie et je ne peux m’empêcher de me projeter.
Comment fait-on quand on n’a d’autre décor que la rue, la détresse et une solitude absolue ?
Comment fait-on quand on n’a plus de refuge, plus de soutien, plus personne vers qui se tourner ?
Vers quel horizon une femme violentée peut-elle porter son regard ?
Ce matin-là, une réponse a commencé à se dessiner pour Marie lorsque je me suis tournée vers ces associations discrètes et ces milliers de bénévoles qui œuvrent quotidiennement pour la dignité, la sécurité et le respect des femmes en situation d’errance.
Dorothée Dussy rappelle que les études conduites dans des contextes différents convergent sur un même constat : le fait d’être une fille constitue un facteur particulier de vulnérabilité, y compris pendant l’enfance. Cela ne doit pas nous faire oublier que les garçons peuvent également être victimes et qu’ils rencontrent souvent des obstacles spécifiques lorsqu’ils cherchent à parler.
Alors, protégeons nos enfants, filles comme garçons, même lorsqu’ils nous trouvent excessivement inquiets ou paranoïaques. Face à de telles violences, prévenir, repérer et protéger restent essentiels, car la guérison, elle, n’est jamais totale.
Selon la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, chaque année, 160 000 enfants sont encore victimes.
Derrière ces chiffres, il y a autant de vies contraintes au silence — et une responsabilité collective : entendre, protéger et agir.
En matière d’inceste, il n’existe pas de compte à rebours permettant d’effacer ce qui a eu lieu. Mais il existe des rencontres, des liens, des lieux et des accompagnements grâce auxquels une histoire peut reprendre autrement.
Ce matin-là, je n’ai pas médité comme je l’avais prévu.
J’ai médité autrement.
Valérie Pharès
Psychopraticienne
Pour aller plus loin
- Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Pocket, 2021.
- Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Gallimard.
- Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.
- CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, rapport public, 2023 ( mise à jour de l’article 2026) : https://www.ciivise.fr/le-rapport-public-de-2023
- DAPAT, soutien aux femmes en détresse et aux associations : https://dapat.fr/
- Fondation des Femmes : https://fondationdesfemmes.org/
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