Les mille et une nuits de 7,4 millions de français

26/08/2026

Une goutte de sang pénètre dans un verre d’eau pure, se dilue brutalement et le colore d’un voile obscur. Des années ont passé. Le voile est toujours là.

Inceste.

En 2023, 11 % des français interrogés par Ipsos déclaraient avoir vécu une situation incestueuse — soit environ 7,4 millions de personnes. [1]

Chaque année en France, la CIIVISE estime que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Parmi eux, environ 75 200 sont victimes de violences sexuelles incestueuses. [2]. Les victimes sont majoritairement des filles et les agresseurs, dans l’immense majorité des cas, des hommes [2].

Et pourtant, l’inceste sait se rendre invisible jusque sous nos yeux.

Lors du prochain réveillon de Noël, l’un d’entre nous pourrait donc être assis à côté d’un grand-père, d’un père, d’un frère ou d’un oncle qui, un jour, a pris pour cible une petite fille, et pour proie son entrejambe, sa poitrine ou sa bouche.

Cela ne peut pas arriver chez vous, me direz-vous ?

Détrompez-vous.

Les fantômes sont nombreux dans les familles. L’inceste traverse tous les milieux. Il n’a ni classe sociale, ni territoire réservé, ni famille-type. La famille et l’entourage proche constituent les principaux espaces dans lesquels les victimes rapportent ces violences [3].

Aucun milieu n’est épargné… / … il peut y avoir des tyrans partout. [4]

Où commence l’inceste ?

On croit souvent que l’inceste, c’est un père qui viole sa fille.

Pourtant, l’inceste ne se limite ni à la pénétration, ni aux relations père-fille.

Le droit français qualifie d’incestueux certains viols et agressions sexuelles lorsqu’ils sont commis notamment par un ascendant, un frère ou une sœur, un oncle ou une tante, un grand-oncle ou une grand-tante, un neveu ou une nièce, ainsi que, dans certaines situations, par leur conjoint ou partenaire lorsqu’il exerce une autorité sur la victime.

Mais avant les mots du droit, il y a l’expérience de l’enfant.

Mon oncle justifiait de prendre son bain avec moi parce que ça allait plus vite. Au début, il me savonnait. Ensuite, il me demandait de le savonner. Un jour, il a pris ma main, l’a posée sur son sexe et m’a demandé de faire des va-et-vient. J’avais dix ans.

Si certains voient encore dans ces paroles assez courantes dans nos cabinets un simple jeu de « touche-pipi », j’y vois, à l’instar de Dorothée Dussy, « un registre de relation sexuelle construit sur le mode de l’abus de vulnérabilité », qui ne peut être réduit à un jeu [5].

Il faut reconnaître que certains hommes ont une inimitable façon d’utiliser un corps, d’y pénétrer par effraction en poussant de petits cris de bonheur, puis de continuer leur vie sans douter qu’ils viennent d’en prendre une autre.

Malheureusement, à dix ans, on ne se dit pas : je viens de subir une agression sexuelle incestueuse. On fait confiance, on obéit, et l’on finit par croire que cela fait partie du jeu.

Inceste ou incestuel ?

À côté de l’inceste au sens juridique, la clinique parle d’incestuel : non pas nécessairement d’un passage à l’acte sexuel, mais d’un climat familial dans lequel les frontières deviennent confuses — entre les corps, les places, les générations, ce qui appartient à l’intimité de l’adulte et ce qui peut être imposé à l’enfant.

Des remarques sexualisantes. Une intimité constamment franchie. Un corps commenté, exposé ou regardé comme il ne devrait pas l’être. De l’exhibition, des insinuations, des initiations. Jusqu’aux petites confidences qui mettent l’enfant à une place qui n’est pas la sienne.

Autant de situations qui font de lui la victime directe de violences sournoises, invisibles et silencieuses, qui l’angoissent et le piègent dans un malaise indescriptible.

L’incestuel n’est pas l’inceste au sens pénal. Mais il permet de penser ces situations dans lesquelles quelque chose est profondément déplacé avant même que l’enfant puisse dire quoi.

Pourquoi le silence est-il la règle ?

Parce que parler suppose d’abord de comprendre.

Or l’enfant ne possède ni les représentations sexuelles ni la maturité d’un adulte.

La pratique de l’inceste est protégée par l’absence de mots pour le décrire. [6]

Le CN2R* décrit le dévoilement de l’inceste comme un processus souvent lent, entravé par la dépendance de l’enfant, l’emprise de l’agresseur, la confusion, le silence familial et parfois la dissociation.

L’enfant peut se figer, se soumettre, faire comme si rien ne s’était passé, anticiper ce que l’adulte attend de lui. Parfois même donner extérieurement l’impression de participer.

Non parce qu’il consent.

Mais parce qu’un enfant dépend des adultes qui l’entourent et cherche, avec les moyens psychiques dont il dispose, une façon de continuer à vivre dans un environnement auquel il ne peut pas échapper.

Celui dont il faudrait se protéger est parfois aussi celui dont on a besoin pour être protégé. 

C’est l’un des paradoxes les plus destructeurs de l’inceste.

Et lorsque les instances censées protéger deviennent elles-mêmes défaillantes, l’enfant n’a plus rien à quoi s’accrocher. Il n’a plus d’issue pour sortir du secret et des menaces qu’on lui impose. Il apprend la soumission, la résignation, l’anticipation. Il grandit dans l’angoisse d’un pas dans l’escalier, d’une porte qui s’ouvre, d’un geste dont lui seul connaît la signification.

Son corps prend le relais de ce qui ne peut pas encore être pensé.

Un corps qui n’oublie rien

Un corps qui se raidit. Une vigilance qui ne s’éteint plus complètement. Le besoin d’anticiper, de contrôler, d’éviter. Un sentiment d’insécurité dont on ne connaît plus exactement l’origine.

L’anticipation prend la place de l’insouciance.

Le silence n’est donc pas la preuve que rien ne s’est passé. Il est souvent l’une des conséquences de ce qui s’est passé.

Tout est fait pour qu’il précède l’inceste et lui survive : l’incapacité de l’enfant à nommer, l’emprise, le déni familial, parfois le déni collectif.

Et quand l’enfant parle ?

Pendant longtemps, la question posée aux victimes a été : « Pourquoi n’avez-vous rien dit ? »

Mais les travaux sur le psychotraumatisme obligent à déplacer cette question.

Un enfant parle rarement comme un adulte dépose une plainte.

Il peut commencer par une phrase. Un comportement étrange. Une réflexion qui dérange. Un symptôme. Dire puis se rétracter. Protéger l’agresseur. Douter lui-même de ses souvenirs. Craindre ce qui arrivera à sa famille s’il continue à parler.

Le dévoilement n’est pas toujours un moment. C’est souvent un processus.

Et surtout, parler ne suffit pas.

La preuve : les victimes ont souvent parlé, mais l’écoute, elle, a souvent manqué.

De Barbara à Niki de Saint Phalle, en passant par Violette Nozière, Christine Angot, Flavie Flament, sans oublier Camille Kouchner parlant pour son frère, les récits et les prises de parole se succèdent depuis des décennies devant une société qui semble, pourtant, à chaque fois, redécouvrir l’inceste.

Mais écouter ne suffit pas toujours non plus.

Les données de la CIIVISE montrent une différence essentielle entre être entendu, être cru et être protégé.

Un enfant peut parler et continuer à vivre au contact de celui qu’il désigne. Il peut être cru, mais voir les adultes hésiter. Il peut raconter et comprendre, à leurs silences, que ce qu’il vient de dire menace trop fortement l’équilibre familial.

À la violence sexuelle peut alors s’ajouter une autre atteinte : celle du déni, du doute ou de la non-protection.

Croire la parole est essentiel. Mais pour l’enfant, la protection doit suivre. Et pour l’adulte qui dévoile longtemps après, la reconnaissance et l’accompagnement sont tout aussi essentiels.

À la violence de l’inceste peut ainsi s’ajouter une seconde violence: celle du silence qui le masque et parfois le protège.

Mais pourquoi ?

Pourquoi collaborons-nous si facilement au système de l’inceste ?

Par peur. Par amour. Par idéal.

Par peur

Parce que reconnaître l’inceste fait vaciller beaucoup plus qu’une relation.

Si l’enfant dit vrai, alors un père, un conjoint, un frère, un oncle — ou même une mère — n’est plus celui ou celle que l’on croyait connaître.

Des séparations deviennent possibles. Une plainte. Une rupture familiale. Le rejet d’une partie du clan.

La vérité menace soudain tout un équilibre.

Avec l’inceste en arrière-plan, la famille, censée offrir la sécurité matérielle et affective, mais surtout l’identité à l’enfant, devient le noyau même de la violence et de la déshumanisation.

La famille devient le monstre au sein duquel peut avoir lieu un génocide identitaire. [8]

En jetant la suspicion et le discrédit sur l’histoire familiale, sur le nom que nous portons, sur les proches que nous aimons, sur les pères, les mères ou les frères que nous admirons, nous mettons en péril nos propres repères.

Et le psychisme sait parfois très bien quoi faire de ce qui menace de le faire éclater : minimiser, rationaliser, détourner le regard.

Par amour

Parce que l’on peut aimer celui qui fait du mal.

C’est précisément ce qui rend l’inceste si différent d’une agression commise par un inconnu.

L’enfant peut vouloir que les gestes cessent sans vouloir perdre son père ou sa mère. Vouloir être protégé sans vouloir que son beau-père disparaisse. Avoir peur de son oncle et continuer à attendre son affection.

C’est ce qu’exprime Camille Kouchner lorsqu’elle écrit : « Car à 14 ans et pour longtemps, j’ai préféré garder l’amour de mon beau-père plutôt que de m’en éloigner. »[9]

Si l’amour n’annule pas la violence. La violence, elle, n’efface pas automatiquement l’attachement.

Lorsque les deux se retrouvent enfermés dans le même lien, l’enfant peut passer des années à tenter de rendre compatibles des réalités qui ne le sont pas.

Par idéal

Parce qu’une famille est aussi une histoire que l’on se raconte.

Chez nous, cela n’existe pas.
Il aime trop ses enfants pour faire cela.
Elle exagère. Elle a toujours été compliquée.
Pourquoi parler de cela maintenant ?

Croire celui qui révèle l’inceste oblige parfois toute une famille à renoncer à l’image qu’elle avait d’elle-même.

C’est là que le secret devient collectif : certains acceptent que la lumière tombe, quitte à voir la boue éclabousser les dorures ; d’autres préfèrent sauver l’image, même si c’est au prix du réel.

Dorothée Dussy a montré combien l’inceste se maintient non seulement par le silence de l’enfant ou le mensonge de l’agresseur, mais aussi par tout un système familial capable d’absorber, de minimiser ou de rendre impensable ce qui pourrait le mettre en danger.

Dans l’enquête Ipsos 2023, dans 76 % des situations rapportées, au moins une autre personne avait été mise au courant. Et lorsque les faits avaient été révélés à d’autres, dans 53 % des cas, la parole de la victime avait été minimisée d’au moins une façon : témoignage mis en doute ou invitation à garder le silence [10]. Le silence autour de l’inceste n’est donc pas toujours ignorance. Il est parfois organisation. 

Ce n’est jamais celui qui révèle l’inceste qui détruit la famille. La sécurité familiale a été rompue bien avant qu’il ne parle.

Sortir du silence

Certaines victimes parlent immédiatement. D’autres des années plus tard. Certaines commencent par raconter un fragment, puis un autre. D’autres ont longtemps su sans pouvoir encore donner à ce qu’elles savaient le nom d’inceste.

Il n’y a là rien d’incompréhensible.

Il faut parfois des années pour mettre des mots d’adulte sur ce qu’un corps d’enfant avait déjà compris. 

C’est pourquoi notre responsabilité n’est pas d’exiger davantage de parole des victimes. Elle est de créer un monde dans lequel cette parole puisse avoir une destination.

Un adulte qui écoute.
Un professionnel formé.
Une institution qui agit.
Un lieu suffisamment sûr pour que le secret ne soit plus la seule manière de préserver le lien.

La CIIVISE rappelait encore en juin 2026 l’ampleur du chemin qui reste à parcourir : 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année et, dans les cas d’inceste, 1 % seulement des agresseurs sont condamnés [11].

Alors peut-être faut-il cesser de demander seulement : « Pourquoi les victimes se taisent-elles ? »

Et commencer à demander : « Que faisons-nous, collectivement, lorsqu’elles parlent ? »

Car le contraire du silence n’est pas seulement la parole.

C’est une parole que quelqu’un accepte d’entendre, de croire — et de protéger.

Les victimes ne confient leur souffrance que si quelque chose les y autorise. Lire un livre, une chronique, un témoignage ou un article peut parfois ouvrir cette brèche : reconnaître quelque chose de son histoire, découvrir qu’il existe un lieu où le déposer, et pressentir aussi que ce dépôt n’est pas anodin — parce qu’il peut devenir le commencement d’un travail sur tout ce que l’inceste a inscrit dans le corps, dans le lien, dans la vie entière.

Valérie Pharès
Psychopraticienne

Références :

[1] IPSOS, Les Français face à l’inceste, enquête réalisée pour l’association Face à l’inceste, 15-18 septembre 2023
[2] CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : « On vous croit », rapport public, novembre 2023.
[3] CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : « On vous croit », rapport public, novembre 2023, partie « La réalité ». Dans les données analysées par la Commission, 47 % des victimes mettent en cause un membre de leur famille et 22 % une personne de l’entourage proche
[4] Muriel Salmona https://www.franceculture.fr/societe/inceste-la-psychiatre-muriel-salmona-denonce-une-impunite-effarante
[5] Dorothée Dussy — Le berceau des dominations — Anthropologie de l’inceste (Pocket P 185)
[6] Ibid; Pocket P182
[8] Helène Romano, Docteur en psychopathologie et psychothérapeute référente au CHU de Créteil
[9] Camille Kouchner- La familia grande (Seuil)
[10] IPSOS, Les Français face à l’inceste, pour Face à l’inceste, septembre 2023
[11] CIIVISE, Bilan de mise en œuvre des 82 recommandations, 15 juin 2026 : 160 000 enfants victimes chaque année et 1 % seulement des agresseurs condamnés dans les cas d’inceste.

Ressources :

Pour aller plus loin sur le sujet de l’inceste : https://www.memoiretraumatique.org/
CN2R — Centre national de ressources et de résilience : ressources spécialisées sur le psychotraumatisme, l’inceste et le dévoilement.
https://share.google/q66Hn9exdsvtM3UtZ