Faut-il aller mal pour consulter?

26/08/2026

Elle ne va pas particulièrement mal. Elle est médecin à l’hôpital, aime son métier même si les gardes et le système l’épuisent. Son couple tient. Ses enfants sont lancés dans la vie et vont bien. Elle a des amis, voyage, fait du Pilates. Elle sait qu’elle a de la chance. Rien qui justifie, selon elle, d’aller voir un psy.

Et pourtant, depuis des années, quelque chose insiste. Une sensation difficile à expliquer : celle d’être à côté.

René Magritte, La Loge, 1924–1925. Musée Magritte, Bruxelles. Collection privée. Photographie personnelle.

— À côté de quoi ? je lui demande.

Elle ne sait pas exactement. Rien ne lui manque. Et en même temps, quelque chose manque.

Non, il n’est pas nécessaire d’aller mal pour consulter.

Bien sûr, le plus souvent, c’est une souffrance, une crise, une relation devenue trop douloureuse qui nous pousse à franchir le pas. Mais il existe aussi des moments où rien ne s’effondre. Rien, même, ne semble devoir être changé. Simplement, la manière dont nous avancions jusque-là ne convient plus.

Un choix longtemps évident cesse de l’être. Une envie presque insignifiante insiste davantage. Quelque chose en soi demande une place qu’on ne sait pas encore lui donner.

La psychothérapie ne consiste pas seulement à regarder ce qui fait mal à travers les chagrins, les névroses ou les désenchantements de nos vies. Elle peut aussi accompagner ce mouvement par lequel une personne devient progressivement plus sensible à ce qui cherche à prendre forme en elle.

Faire davantage de place, dans la vie que l’on mène déjà, à ce qui n’a pas encore trouvé la sienne.

Quand rien ne vient

Pendant longtemps, avec cette patiente, il ne se passe en apparence presque rien. Elle vient. Elle parle un peu. Puis elle se tait. Le silence revient souvent. 

Par moments, je sens en moi l’envie de le remplir : relancer, proposer une piste, trouver ce qui manque. Je remarque cette impulsion sans nécessairement la suivre. Car rien ne demande encore à être expliqué.

Alors nous restons là.

Ce silence n’a rien d’un vide dans lequel elle disparaîtrait. Il ressemble davantage à une pénombre. Au début, on ne distingue presque rien. Il faut un peu de temps pour que l’œil s’habitue et que certains contours apparaissent. 

Puis un jour, elle parle de peinture. 

Elle peint parfois chez elle. Et elle ajoute aussitôt :

— Enfin… je peins mal.

Ses dessins ne sont pas assez beaux. Les proportions lui semblent mauvaises. Elle recommence, corrige, compare. 

Même là, dans une activité qu’elle a choisie pour elle-même, où personne ne lui demande de réussir, quelque chose se referme.

 — Si c’est raté, je ne vois pas très bien à quoi ça sert.

Raté ?

Le mot m’arrête. 

Il me heurte presque.

L’enjeu a basculé.

Elle ne dit pas : « Je me suis ennuyée », « je préfère peindre des visages », « j’aime davantage l’aquarelle que la gouache ». Elle dit : « C’est raté ».

Quelque chose s’est introduit entre elle et l’expérience.

Un regard.

À quel regard ce dessin est-il destiné ?

Il n’y a pourtant personne avec elle lorsqu’elle peint. Personne pour évaluer son trait, décider si les couleurs vont ensemble ou lui dire si ce qu’elle vient de faire mérite d’être gardé. Et cependant, quelque chose juge très vite. 

Nous ne savons pas encore d’où vient ce regard. 

Nous commençons seulement à nous demander sous quels regards elle s’est construite : sur ce qui pouvait être attendu, valorisé, dénigré peut-être; quelle place il était possible de prendre lorsqu’elle tâtonnait, qu’elle ne savait pas, lorsqu’elle faisait quelque chose simplement pour le plaisir de le faire.

— Je suis trop perfectionniste, finit-elle par dire. J’ai toujours été comme ça.

Le mot explique trop bien. Il classe comme le regard juge. Range, là où quelque chose venait justement de commencer à bouger.

Plutôt que de savoir si elle est perfectionniste, j’ai envie de comprendre avec elle comment elle le devient : ce qui se passe entre l’élan de peindre et le moment où tombe le verdict — raté.

C’est dans cet intervalle que quelque chose de plus intime commence à apparaître : qu’est-ce qui rend si difficile, pour elle, le fait d’éprouver du plaisir ?

Un plaisir qui n’aurait rien à prouver. Qui pourrait être maladroit, inutile, imparfait. Un plaisir qui n’aurait pas besoin d’être regardé.

Peu à peu, son sentiment de décalage devient alors plus précis.  Il ne vient peut-être pas d’une autre vie qu’elle aurait laissée de côté, mais d’une difficulté beaucoup plus intime : éprouver ce qui lui fait plaisir avant de l’évaluer. 

Nous explorons tous ces endroits de sa vie où son propre éprouvé semble avoir eu si peu de place : ce qu’elle aime avant de savoir si c’est bien ; ce qui l’attire avant de savoir si cela vaut la peine ; ce qu’elle ressent avant de se demander si elle a raison de le ressentir.

Peut-être ne s’agit-il donc pas de changer de métier, d’amoureux ni de lieu de vie, mais plus modestement — et beaucoup plus profondément — de pouvoir commencer à y éprouver quelque chose qui soit à elle.

Le plaisir empêché

Winnicott distingue le jeu organisé, game, de l’activité beaucoup plus fondamentale de playing : jouer. 

Jouer, pour lui, c’est entrer dans une aire intermédiaire, un « espace potentiel », où la réalité n’est plus seulement une contrainte à laquelle il faudrait s’adapter. Elle peut être explorée, transformée, investie à partir de soi.

C’est dans cet espace que quelque chose de spontané et de créatif peut advenir — et avec lui ce sentiment très élémentaire d’exister réellement, de sentir que « la vie vaut la peine d’être vécue. »

Or, cet espace semble, chez elle, s’être considérablement rétréci. 

À peine commence-t-elle à peindre que surgissent le résultat et le jugement. Beau ou pas beau. Réussi ou raté. Montrable ou pas montrable. L’expérience n’a pas le temps d’être éprouvée qu’elle est déjà évaluée.

Elle peint, mais elle ne joue pas. 

Comme si chaque esquisse devait répondre à une question qui brise aussitôt l’élan : qu’est-ce que cela dit de moi ?

Un jour, je lui propose :

— Et si on essayait ?

Elle me regarde, surprise.

— Essayer quoi ? De prendre du plaisir à faire des dessins moches ? D’être imparfaite ?

— Non. Essayer de laisser votre main tracer.

Je lui montre presque le mouvement avec ma propre main. Un geste qui part sans savoir où il va. Sentir la pression de la mine sur le papier. Accélérer. Ralentir. Appuyer davantage. Laisser apparaître une courbe. Choisir une couleur parce que l’œil s’y arrête, et non parce qu’elle « va bien » avec la précédente. Ne pas savoir ce que le dessin deviendra.

Il ne s’agit pas d’apprendre à rater. Ce serait encore une performance. Il s’agit de revenir à l’expérience. Un peu comme lorsque l’on se laisse glisser sur une pente avec une luge : on ne regarde pas derrière soi pour vérifier si la trace laissée dans la neige est réussie. On sent la vitesse, le froid sur le visage, le ventre qui se soulève dans une bosse, la chute peut-être — puis le rire.

Pendant quelques instants, le résultat n’a aucune importance. Il y a seulement l’élan.

Revenir à l’expérience

C’est aussi cela que nous essayons de rendre possible dans la séance : un espace où elle puisse éprouver ce qui est là avant le jugement.

Que lui fait cette couleur ? Que se passe-t-il dans sa main lorsqu’elle cesse de se corriger ? Que ressent-elle juste avant de se dire que ce n’est pas assez bien ? Vers quoi son regard revient-il spontanément ?

En Gestalt-thérapie, on appelle awareness cette attention fine portée à l’expérience en train de se faire. Elle n’est pas seulement intellectuelle. Elle engage ce que l’on perçoit, ce que le corps éprouve, la manière dont on respire, bouge, se retient, s’anime, ainsi que les émotions et les mots qui finissent parfois par venir.

Il n’y a pas, derrière elle, un « vrai soi » qu’il faudrait enfin dévoiler. Le travail l’amène plutôt à rendre son expérience assez sensible pour qu’elle puisse en percevoir les mouvements, les inflexions, les formes — avant qu’une habitude, une exigence ou un jugement ne les fasse disparaître.

Et pour cela, il faut parfois savoir attendre. Ne pas interpréter trop vite. Ne pas tirer une figure hors du fond avant qu’elle ait eu le temps d’apparaître.

Je comprends alors autrement les longs silences de nos premières séances.

Nous nous étions autorisées à ne rien produire. À ne rien réussir. À ne pas savoir exactement ce que nous cherchions. Simplement rester là suffisamment longtemps pour que l’œil s’habitue dans la pénombre.

Peu à peu, quelque chose en elle devient plus disponible. 

Sa main s’attarde davantage sur certaines matières. Elle ose une couleur qu’elle aurait autrefois écartée. Elle garde un dessin qu’elle trouve imparfait. Elle en rit.

Ce sont des déplacements minuscules. Et pourtant, quelque chose bouge en profondeur.

Elle devient plus sensible à des différences qu’elle ne percevait plus. À mesure qu’elle apprend à reconnaître ces mouvements, à ne plus les interrompre aussitôt, à leur donner de l’importance puis à leur faire confiance, une manière plus intime de s’orienter apparaît :

« ça j’aime ; là, j’ai envie d’aller ; là, je me conforme ; là je me coupe. »

C’est peut-être cela qui se transforme le plus profondément : elle dispose peu à peu d’un endroit depuis lequel sentir.

Un endroit qui ne dépend plus entièrement de ce regard évaluateur que nous avions rencontré, presque installé au-dessus de son épaule lorsqu’elle peignait.

Il y aurait bien sûr beaucoup à dire de ce regard, de ceux qui l’ont façonnée, de toutes ces voix extérieures qui finissent parfois par parler de l’intérieur. Mais ce n’est pas là que le travail a eu besoin de s’attarder le plus. Ce qui l’a davantage aidée, c’est de retrouver ce qui se passe juste avant qu’il ne parle — une sensation ; une attirance, une hésitation; un retrait ; une envie ; un plaisir. 

Et, peu à peu, le regard n’est plus seul dans la pièce. 

Quelque chose d’autre peut compter.

Un ajustement silencieux

Aucune révélation spectaculaire sur son passé, donc. Aucun grand bouleversement extérieur non plus. 

Mais quelque chose que la Gestalt-thérapie nomme un ajustement créateur — la possibilité de ne plus répondre toujours de la même manière à ce qui se présente, parce qu’une autre perception de soi et de la situation est devenue possible.

Elle continue à travailler. À aimer. À voyager. À faire du Pilates. Et à peindre parfois très mal. 

Rien n’a été renversé. Et pourtant, elle n’habite déjà plus tout à fait sa vie de la même façon.

Il arrive qu’on pousse la porte d’un cabinet simplement parce que quelque chose en soi demande un peu plus de place — et que l’on cherche un espace suffisamment sûr pour apprendre à l’entendre.

Avant que le vieux regard ne parle à sa place.


Valérie Pharès
Psychopraticienne

Références :
Bailly, R.  (2001). Le jeu dans l’œuvre de D.W. Winnicott. Enfances & Psy, 15(3), 41-45. https://doi.org/10.3917/ep.015.0041.

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