Faut-il aller mal pour consulter?

26/08/2026

Elle ne va pas particulièrement mal. Elle est médecin à l’hôpital, aime son métier même si les gardes et le système l’épuisent. Son couple tient. Ses enfants sont lancés dans la vie et vont bien. Elle a des amis, voyage, fait du Pilates. Elle sait qu’elle a de la chance.

Rien qui justifie, selon elle, d’aller voir un psy.

Et pourtant, depuis des années, quelque chose insiste. Une sensation difficile à expliquer : celle d’être à côté.

— À côté de quoi ? je lui demande.

Elle ne sait pas exactement. Rien ne lui manque. Et en même temps, quelque chose manque.

Non, il n’est pas nécessaire d’aller mal pour consulter.

Bien sûr, le plus souvent, c’est une souffrance, une crise, une relation devenue trop douloureuse qui nous pousse à franchir le pas. Mais il existe aussi des moments où rien ne s’effondre. Rien, même, ne semble être à changer.

Et pourtant, le chemin que l’on suivait jusque-là ne mène plus tout à fait là où l’on pensait qu’il devait mener.

Un choix longtemps évident cesse de l’être. Une voix intérieure, tenue jusque-là en silence, réclame autre chose. Elle devient impossible à faire taire.

Quelque chose en soi demande davantage de place.

La psychologie jungienne accorde une importance particulière à ces moments.

Car la psychothérapie ne consiste pas seulement à regarder du côté de ce qui fait mal, à travers les chagrins, les névroses ou les désenchantements de nos vies. Elle peut accompagner un mouvement plus profond : celui qui nous pousse vers ce que nous sommes appelés à devenir.

Jung lui donnait un nom : l’individuation.

Devenir peu à peu plus entier, en faisant une place dans sa vie à ce qui, en soi, attend encore d’être vécu.

Cela suppose parfois d’écouter autrement ce qui nous arrive : un échec, un conflit, une insatisfaction inexplicable, un rêve, une rencontre, un désir nouveau.

Non plus seulement comme des problèmes à résoudre, mais comme autant de petits cailloux déposés sur le chemin. Ils ne disent pas où aller. Ils indiquent seulement qu’il y a quelque chose à regarder.

Le thérapeute, lui, n’est pas là pour énoncer les tables de la Loi avec des « vous devriez », « vous ne devriez pas ».

Il n’est en possession d’aucune recette du bonheur, ne sait pas à la place de celui qui vient le voir.

C’est même une part essentielle de mon travail que de ne pas savoir trop vite, de ne pas précipiter le sens. De rester avec une question, un silence, une sensation ; avec ce qui affleure, hésite, cherche sa forme.

Sans refermer trop vite ce qui vient de s’ouvrir.

Peu à peu, quelque chose se précise. Ce qui cherchait encore sa langue devient plus audible.

Au fil du travail, son « à-côté » prend de la consistance. Elle découvre tout ce qui, en elle, était resté à côté — ce qu’elle avait appris à taire, à remettre à plus tard, à ne plus sentir.

Peu à peu, elle entre autrement en relation avec cette part d’elle-même. Elle distingue ce qu’elle était devenue sous le regard du monde de ce qui, silencieusement, cherchait à devenir en elle.

À mesure qu’elle apprend à reconnaître ces mouvements plus intimes, à leur donner de l’importance, à leur faire confiance, un point d’appui se forme. De là, elle peut davantage discerner, s’orienter.

Quelque chose du chemin peut alors se poursuivre de l’intérieur.

L’individuation est ce chemin-là. Un chemin de croissance, de déplacements et parfois de métamorphose.

Il arrive qu’on pousse la porte d’un cabinet simplement parce que quelque chose en soi vient de se réveiller.

Parce qu’une autre manière de vivre commence, silencieusement, à devenir possible — et qu’on cherche ce lieu intérieur depuis lequel l’écouter.